Ibn Baṭṭūṭa, un voyageur du monde

Né à Tanger en 703 de l’hégire (1304) dans le Maroc des Mérinides, le récit connu d’Ibn Baṭṭūṭa démarre à ses 20 ans lorsqu’il prend le chemin du Hajj. Plus qu’une simple visite de la Ka’aba, l’homme fait en 725H (1325) démarrer le récit d’une épopée qui allait marquer l’Histoire. Traversant le Maghreb, l’Égypte, et la Syrie pour l’Arabie, Ibn Baṭṭūṭa revenait sur ses pas en réalisant un détour de plusieurs milliers de kilomètres. Passant par l’Irak et la Perse, il allait du Yémen vers l’Est africain pour ensuite aller vers le monde turc et l’Asie Centrale. Puis cap vers les Indes, pour encore aller aux Maldives, au Bengale et en Chine. Son retour à Tanger n’est alors qu’une escale pour mieux gagner al-Andalus et l’Afrique subsaharienne. Son voyage posé sur papier après être revenu au pays, il offrait le compte rendu le plus exhaustif et complet du monde musulman médiéval : la Riḥla. Démarrant celle-ci au Maghreb, dans lequel il passera près d’un an, le temps de se marier deux fois, Ibn Baṭṭūṭa y fait une première description de l’Egypte des Mamelouks. Alexandrie et ses soufis, Le Caire et ses Pyramides (encore blanches), le plus puissant des Etats islamiques d’époque est décrit en long et en large. Sa traversée de la Mer Rouge pour l’Arabie est alors aussitôt avortée tant les bandits y sont pressés d’y dépouiller les pèlerins. Un premier détour le fait passer par Jérusalem; Ibn Baṭṭūṭa peut observer les vestiges de la présence des Croisés dans la région. Visitant les tombeaux des prophètes et saints, il fait en s’enfonçant dans le Sham la rencontre de nombreux chiites dont il fait de cinglantes critiques. Gagnant Alep et Damas, Ibn Baṭṭūṭa fait alors la rencontre des savants de chaque cité gagnée. Il passe d’ailleurs son mois de ramadan de l’an 726H auprès d’eux à Damas avant d’y recevoir une ijaza, narrant aussi sa rencontre – discutée – avec Ibn taymiyya. Gagnant Médine après une visite des cités antiques des Thamud, l’érudit voyageur gagnait enfin La Mecque. La cité sainte est décrite sous toutes ses coutures. Ibn Baṭṭūṭa y fait état de ses mosquées et de l’éclatante beauté de ses femmes, narrant comment ses habitants rivalisent de festivités et d’actes d’adoration. Son Hajj accomplit, Ibn Baṭṭūṭa se tournait vers l’Irak. Les traces des invasions mongoles et la présence croissante de chiites le laissent pantois; déçu est-il lorsqu’il aperçoit les lettrés de Basra, ancienne capitale de la grammaire arabe, y multiplier les fautes en arabe. En Perse – sunnite – il y visite Ispahan, majestueuse cité en ruine, puis Shiraz et ses gens de sciences. Il y restera six mois. Ibn Baṭṭūṭa fait un détour par Bagdad, ex-capitale des Abbassides où il rencontre le dernier des souverains mongols de la ville. Reparti pour un second Hajj à La Mecque, où il restera près de trois ans, il quittait la cité sainte en 730H (1330) pour se diriger, par le Yémen, vers l’Afrique. S’arrêtant en Somalie, il amarre dans le sultanat de Kilwa (Tanzanie), redoublant d’éloges quant à la beauté de sa Grande Mosquée faite de corail et la piété de ses habitants. Son retour vers l’Asie se fait par Oman, d’où il rencontre les Ibadites, avant de refaire un Hajj à La Mecque et ensuite repasser par l’Egypte, le Sham et enfin l’Anatolie. L’adhésion des Turcs à la Sunna l’impressionne autant que le nombre de chrétiens qu’ils parviennent à subjuguer; les sectes y sont rares, et les confréries soufies nombreuses. Malikite en terre hanafite, il est parfois pris pour un chiite faute à sa façon de prier; ailleurs, sultans et notables viennent lui réclamer fatwas et hadiths. Croisant un juif ayant fui la Reconquista d’al-Andalus, rencontrant aussi des Tatares, il vogue alors dans la Horde d’or jusqu’à la Volga, plus tôt visitée par Ibn Faḍlān lors de sa rencontre avec les Vikings. Nous sommes en 734H (1334) et Ibn Baṭṭūṭa sort du Dar al-Islam pour entrer dans Constantinople; il y rencontre l’Empereur byzantin Andronikos III. Puis, passant par les montagnes de l’Oural pour atteindre Boukhara, Samarcande, Nishapur et Kaboul, le voilà enfin arriver en Inde. Il en repartira huit ans plus tard. Il s’agit là de la partie centrale de son voyage; la description de l’Inde prend près du tiers de son récit. Puissant sultanat, Delhi est un espace violent mais riche. Eléphants et fiers soldats y arpentent les rues et l’hindouisme, s’il est prégnant, y est tout à fait soumis au règne de l’Islam. En sa qualité de musulman maîtrisant l’arabe en une Inde où le persan est la règle, Ibn Baṭṭūṭa y est fort apprécié. C’est en ce sens qu’il est, par le sultan en personne, nommé juge. Il est alors durant des années très prompt à faire respecter les prescriptions islamiques. Mais la tâche est trop ardue; il finit par tout abandonner pour se rapprocher d’un dévot local et entamer sa retraite spirituelle. Mais c’est rappelé par le sultan de Delhi qu’il est cette fois nommé ambassadeur en Chine. Nous sommes en 741H (1341), Ibn Baṭṭūṭa part pour l’Empire de l’Est. Mais le projet est ajourné : attaqué par des bandits en route, il est laissé sans le sou, seul, loin de tout. Allant de ville en ville dans l’idée de rejoindre la Chine par la mer, il fait escale çà et là le long de l’Inde, croisant des juifs disant descendre de ceux ayant fui la destruction de Jérusalem par les Romains, pour un temps poser l’ancre à Honavar où il est invité à participer au Jihad que mène le sultan local. Perdant une nouvelle fois ses affaires, il retarde alors son départ vers la Chine pour les Maldives. S’y installant, on le nomme à nouveau juge; il s’y marie et a des enfants. Mais décidé à terminer sa mission, Ibn Baṭṭūṭa est retrouvé en 746H (1346) à Sumatra après une escale en Arakan. L’islam est dans ce bout d’Asie la Loi depuis peu et les sultans y rivalisent de succès dans le Jihad et la compagnie des savants. Ibn Baṭṭūṭa y est encore une fois reçu en lettré, on lui offre partout le gîte et le couvert. C’est après un trajet fastidieux qu’il arrivait enfin en Chine, six ans après y avoir envoyé. Impressionné par les arts et l’administration des Chinois, il y ressent cependant un profond malaise : le polythéisme y est partout et les musulmans trop rares. Il ne parvient même pas à rencontrer l’Empereur de Chine. Quittant enfin l’Asie profonde en 747H (1347), Ibn Baṭṭūṭa finit par reposer pied en Perse, puis à Bagdad et Damas, avant de refaire une halte à Jérusalem et faire un énième Hajj à La Mecque. Il quitte alors le Moyen-Orient un an après l’avoir atteint pour se rendre à Tunis. De là-bas, il embarque sur un bateau l’emmenant en Sardaigne pour enfin regagner Fès un vendredi du mois de cha’ban de l’an 750H (8 novembre 1349). Son voyage avait duré 24 années. Mais à peine arrivé, Ibn Baṭṭūṭa décidait de reprendre la route. Cherchant à participer à l’effort de guerre contre les chrétiens en al-Andalus, il prend un temps pied dans le royaume de Grenade avant de changer radicalement de cap et foncer sur l’Empire du Mali. Y rencontrant le sultan et frère du célèbre et richissime Mansa Mūsā, Ibn Baṭṭūṭa fait état dans ses lignes de toute la dévotion des Maliens et de la puissance de leur armée. Il y restera huit mois. Revenu en 754 H (1354) au Maroc, il conte alors à la demande du sultan son récit au scribe Ibn Juzayy, qui en fera un livre. Un voyage exceptionnel pour un récit – bien que certains faits et données aient été le sujet de remises en cause – qui le sera tout autant, et qui marquera à jamais l’histoire par sa richesse et son exhaustivité. 

Renaud K.



Pour en savoir plus : 

  • Ibn Fadlan, Ibn Jubayr et Ibn Battûta (trad. présentation et notes de Paule Charles-Dominique), Voyageurs arabes, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 1995, 1412 p.
  • Ross E. Dunn, The Adventures of Ibn Battuta- A Muslim Traveler of the 14th Century, Berkeley, University of California, 2004 
  • André Miquel, « Ibn Baṭṭūṭa (1304-1368 ou 1377) » [archive], sur universalis.fr, Encyclopaedia Universalis

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