Ibn Baṭṭūṭa à La Mecque

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“Les habitants de La Mecque se distinguent par de belles actions, des générosités parfaites, par leur excellent naturel, leur libéralité envers les malheureux, et ceux qui manquent d’appui, enfin par le bon accueil qu’ils font aux étrangers. Une de leurs coutumes généreuses, c’est que, toutes les fois qu’un d’eux donne un festin, il commence par offrir à manger aux fakirs dépourvus de ressources, et assidus près du temple. (…) La plupart des pauvres, abandonnés, se tiennent près des fours où les habitants font cuire leurs pains ; et quand l’un d’eux a fait cuire son pain et l’emporte chez lui, ces pauvres le suivent. (…) Une des belles actions des Mecquois, c’est que les petits orphelins ont l’habitude de se tenir assis dans le marché, ayant chacun près de soi deux corbeilles, l’une grande et l’autre petite. (…) Les Mecquois sont élégants et propres dans leurs vêtements, dont la plupart sont de couleur blanche, et leurs habits sont toujours nets et brillants. Ils font un grand usage de parfums, de collyres, et se servent souvent de cure-dents faits en bois d’arâc vert. Les femmes de La Mecque sont éclatantes de beauté, d’une grâce merveilleuse, et douées de piété et de modestie. Elles aussi emploient beaucoup les odeurs et les onguents, au point que quelques-unes passeront la nuit dans les angoisses de la faim, pour acheter des parfums avec le prix de leurs aliments. Elles font le tour de la mosquée, toutes les nuits du jeudi au vendredi, et elles s’y rendent magnifiquement parées. L’odeur de leurs aromates remplit le sanctuaire, et lorsque l’une de ces dames s’éloigne les émanations de son parfum restent après son départ. (…) Le (qadi) de La Mecque est le savant et pieux serviteur de Dieu (Najm ad-Din Muhammad), fils du savant imâm (Muhammad ibn Muhib ad-Din Ahmad at-Tabari). C’est un homme vertueux, qui fait beaucoup d’aumônes (…). Son caractère est bon, il fait fréquemment les tournées sacrées, et il contemple souvent la noble ca’bah. Il distribue beaucoup d’aliments dans les grandes solennités, et particulièrement le jour anniversaire de la naissance du Prophète. (…) Le sultan du Caire (al-Malik an-Naçir) l’honorait considérablement, et faisait passer par ses mains toutes ses aumônes, ainsi que celles de ses émirs. (…) Le prédicateur de La Mecque est (…) l’homme disert et éloquent, le phénix de son siècle, (Baha ad-Din at-Tabari), l’un de ces prédicateurs tels qu’il n’en existe pas de pareil dans tout le monde habité, pour l’éloquence et la lucidité de l’exposition. On m’a assuré qu’il compose un sermon nouveau pour chaque vendredi, et ne le répète jamais. L’imâm des fêtes du pèlerinage, qui est aussi celui des mâlikites dans le noble sanctuaire, est le cheïkh, le docteur, savant, pieux et humble, le célèbre Abu Abd Allah Mohammed (…). Parmi les personnages les plus remarquables de La Mecque, nous nommerons : L’imâm des châfeïtes, (Shihab ad-Din ibn Borhan ad-Din). L’imam des hanafites, (Shihab ad Din Ahmad), un des plus grands imâms de La Mecque et de ses hommes illustres. (…) c’ est le docteur le plus généreux de cette ville. En effet, il contracte tous les ans pour quarante ou cinquante mille dirhams de dettes, que le Seigneur paiera pour lui. Les émirs turcs l’honorent beaucoup, et ont une bonne opinion de lui, vu qu’il est leur imâm. L’imâm des hanbalites, l’homme versé dans les traditions, le vertueux (Muhammad ibn Uthman) (…). Il est le substitut du (qadi) (Najm ad-Din); il est aussi mohtecib (inspecteur des marchés) (…). Les gens le craignent à cause de sa violence. (…) Il est d’usage que le premier imâm qui prie (dans la Mosquée sacrée) soit celui des châfeïtes, qui obtient la prééminence de la part des dépositaires de l’autorité. (…) Après que l’imâm des châfeïtes a fait sa prière, vient celui des mâlikites, qui prie dans un oratoire, en face de l’angle du Yaman. Le prélat des hanbalites prie en même temps que lui, vis-à-vis du lieu qui se trouve entre la pierre noire et l’angle du Yaman. Vient enfin l’imam des hanéfites, qui prie vis-à-vis la gouttière vénérée, au-dessous d’un hathîm consacré à son usage. On place devant les prélats, et dans leurs oratoires, des bougies, et l’ordre qu’ils observent est tel que nous venons de le dire pour quatre des prières de la journée. Mais, pour celle du coucher du soleil, ils la célèbrent tous en même temps, chaque imâm avec son troupeau. Il en résulte de l’erreur et de la confusion, car souvent il arrive qu’un mâlikite s’incline avec un châfeïte, ou qu’un hanéfite se prosterne avec un hanbalite. C’est pour cela qu’on les aperçoit tous attentifs à la voix du (muezzin), qui avertit sa troupe, afin de ne pas tomber dans la confusion. Le premier jour du mois, l’émir de La Mecque sort entouré de ses officiers. Il est vêtu d’habits blancs, coiffé d’un turban, et il porte à son cou un sabre. Il montre du calme, de la gravité, et se rend à la noble station, où il fait une prière de deux (unités de prières). Il baise ensuite la pierre noire, et commence les sept tournées. Pendant cela, le chef des crieurs se place sur le haut du dôme de Zamzam ; et dès que l’émir a accompli un tour, et qu’il se rend à la pierre noire pour la baiser, le chef des (muezzins) s’empresse de prier pour lui et de le féliciter à haute voix, sur le commencement du mois. Après cela il récite une pièce de vers à sa louange et à celle de ses illustres ancêtres. Il agit ainsi après chacune des sept tournées. (…) Aussitôt que la lune de ramadhân se montre, on bat les tambours et les timbales chez l’émir de La Mecque , et la sainte mosquée présente un aspect pompeux, à cause du renouvellement des nattes, et de l’augmentation des bougies et des lanternes. (…) Les imâms se divisent en différentes troupes, à savoir : les châfeïtes, les hanéfites, les hanbalites et les zeïdites. Quant aux mâlikites, ils se réunissent près de quatre lecteurs, ils font tour à tour la lecture, et allument les cierges. Il ne reste pas dans toute la mosquée ni un coin ni un endroit quelconque où l’on ne trouve un lecteur priant avec une assemblée. Le temple résonne des voix des lecteurs, les âmes s’attendrissent, les cœurs s’émeuvent et les yeux répandent des larmes. (…) Les imâms châfeïtes sont les plus zélés de tous. Ils ont pour coutume d’accomplir d’abord la prière usitée dans les nuits du ramadhân, laquelle consiste en vingt (unités de prières). Après cela, l’imâm fait des tournées avec son troupeau (…) Les autres imâms n’ajoutent absolument rien aux cérémonies usuelles.” 

 

Extrait de la Rihla d’Ibn Battuta, Edition FM/La Découverte, pp. 261-285