Ibn al Qayyim, élève et maître

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Shams al din Abu Bakr Muhammad ibn Abi Bakr al Zarʿi de son vrai nom, Ibn al Qayyim est l’un des théologiens musulmans les plus lus et appréciés de par le monde. Pour cause, il avait été de ceux ayant su concilier l’orthodoxie la plus tranchante à une spiritualité des plus profonde.

Né à Damas un 7 safar 691H (1292), il avait baigné dès l’enfance dans les sciences religieuses par le biais d’un père qui avait eu à gérer la madrasa Jawziyya, tribunal hanbalite plus tôt créé par le fils de l’autre célèbre savant al Jawziyya. Formé à l’ensemble des sciences religieuses, il eut pour maîtres de nombreux savants de l’école de droit et de croyance hanbalite dont le plus fameux restera évidemment Ibn Taymiyya. Se formant à ses côtés à partir de 713 H (1313), il va suivre les enseignements du théologien damascène jusqu’à embrasser le plus gros de ses idées pour finir en prison avec lui. Il sera là quand Ibn Taymiyya rendit l’âme derrière les barreaux de la citadelle du Caire en 728H (1328). L’un de ses autres enseignants ne sera autre que le juge des juges de l’école hanbalite de Damas, le célèbre Sulayman ibn Hamza ibn Qudama al Maqdissi (m. 715H/1315). Prenant cours auprès du juge shaféite Safi ad Din al Hindi (m. 733H/1333), il avait aussi acquis certains de ses savoirs auprès de la traditionaliste Fatima bint Jawhar al Ba’labakkiyyah (m. 711H/1311) ou encore auprès du soufi et (encore) hanbalite Imad ad Din Abu l Abbas al Wasiti (m. 711H/1311).

Rompu à toutes les disciplines majeures de l’époque, cela de l’exégèse coranique aux fondements du droit, du hadith au tassawuf, il était à l’instar d’Ibn Taymiyya un ardent défenseur de la doctrine de l’imam Ahmad et ennemi juré du monisme qui s’était développé autour de la pensée du mystique Ibn Arabi (m. 638H/1240). Mais un brin moins polémiste que son maître, il avait laissé, jusque dans les rangs de ses adversaires dogmatiques, l’empreinte d’un penseur à l’éloquence profonde. La quintessence de son œuvre s’était d’ailleurs illustrée en un ouvrage aujourd’hui présent dans les mosquées des quatre coins du globe : Madarij al salikin. Commentaire des Manazil al sa’irin de l’autre hanbalite et mystique d’Afghanistan, al Ansari al Harawi étalé  sur près de deux mille pages, l’auteur y présente et explicite les différentes étapes nécessaires à l’homme afin d’atteindre le Divin dans l’adoration.

Libéré peu de temps après la mort d’Ibn Taymiyya, il avait fait deux ans plus tard son Hajj en embarquant dans une caravane restée fameuse pour avoir abrité l’émir Izz ad Din Aybak et nombre de juristes et savants. Apprécié par autant de confrères en sciences que d’hommes d’Etat, il inspira cependant tout au long de sa carrière la méfiance chez d’autres. Sa fidélité au hanbalisme et à l’œuvre d’Ibn Taymiyya n’était en effet pas du goût de tous. Ce n’est qu’en 736H (1336) qu’il donnait ainsi sa première khutba dans une mosquée de la Ghuta en Syrie, et six ans plus tard qu’il pu faire cours à des étudiants dans la madrasa Sadriyya, là où il devait enseigner jusqu’à sa mort.

Sorti de plusieurs siècles de mainmise sur Bagdad et autour, le hanbalisme commençait à perdre de sa superbe. Les soufis abonnés à la théologie spéculative et les asharites avaient en effet fini par dominer le débat en Orient et ailleurs. Ibn al Qayyim avait donc, lui aussi, dû faire ses armes contre certains d’entre eux, et non des moindres. À deux fois, il avait alors eu à se confronter à Taqi ad Din As Subki (m. 777H/1376), le grand juge shaféite de Damas, tant sur des points de fiqh que sur ses vues sur les attributs divins, avant qu’ils ne réconcilient en 750H (1350) sous l’égide de l’émir Sayf ad Din ibn Fadl. Plus tard, c’est le pôle du shaféisme médiéval que sera Ibn Hajar al Haythami (974H/1566) qui sera aussi allé de sa réfutation à son encontre.

Ceci étant, il fut l’auteur d’un nombre conséquent d’œuvres restées dans les anales de l’histoire musulmane. Parmi elles, il y a l’Iʿlam al Muwaqqiʿin, un traité de méthodologie juridique conforme au madhab hanbalite, ainsi qu’une Qasida nuniyya, et un Kitab al sawai’k al mursala, ses deux professions de foi les plus lues (la première en vers). L’un de ses titres les plus importants reste encore le Kitab al Turuq al hukmiyya, qui lui, est son ouvrage de théorie politique dans la lignée des œuvres du genre du miroir des princes, tel le Kitab as Siyassa Ash Shar’iyya de son maître Ibn Taymiyya. On lui doit encore le fameux Za’ad al Ma’ad, livre ayant eu pour objectif de présenter le récit de vie du Prophète Muhammad ﷺ et ses subtilités, ainsi qu’une médecine prophétique, At tibb al Nabawi. Dans Ahkam ahl adh Dhimma, il explicitait encore les prérogatives à suivre en matière de droit à l’égard des Juifs et Chrétiens en terre d’Islam, quand dans son Tafsir Mu’awwadhatain, il se faisait l’exégète des derniers versets du Coran. Il réalisa encore un abrégé de l’un des six grands ouvrages de hadith, celui d’Abu Dawud (m. 276H/889) ou encore, un Kitab al Ruh (le Livre de l’âme), rédigé avant sa rencontre avec Ibn Taymiyya dans lequel il tenta de répondre aux questions existentielles ayant trait à la mort.

Plusieurs grands savants musulmans de l’époque mamelouke comptaient parmi ses disciples ou seront influencés par lui. Notons parmi eux le traditionaliste, exégèse et historien shaféite Ibn Kathir (m. 774H/1373), lui aussi un élève d’Ibn Taymiyya, ou encore Zayn ad Din Ibn Rajab (m. 795H/1393), l’historien, biographe et dernier grand représentant du hanbalisme médiéval. Ibn Hajar al ʿAsqalani (m. 852H/1449) fut encore grandement influencé par ses travaux. Traversant les siècles, ses oeuvres trouveront également écho dans les milieux soufis les plus orthodoxes comme, plus tard, dans les cercles gagnés au prêche de l’imam Muhammad ibn Abd al Wahhab (m. H/1792).

Ibn al Qayyim mourut à Damas le 23 rajab 751 de l’hégire (26 septembre 1350). Enterré auprès de sa mère dans le cimetière de Bab Saghir, c’est son fils Jamal ad Din ʿAbd Allah (m. 756H/1355) qui lui succéda dans son enseignement à la Sadriyya.

 

Renaud K.

 


 

Pour en savoir plus :

 

Ibn Rajab, Dhayl, éd. du Caire, II

Henri Laoust, Encyclopédie de l’islam, Article Ibn al Kayyim

Livnat Holtzman, Ibn Qayyim, Bar ilan University