Ibn al muqaffa, de l’adab à la laïcité

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A cheval entre les Omeyyades et les Abbassides, Ibn al Muqaffa aura été l’un des auteurs littéraires les plus importants de sa génération. Persan et arabophone accomplit, il entamera sa carrière de fonctionnaire après s’être converti à l’islam. Dans les faits, Ibn al Muqaffa est l’un des premiers auteurs de l’adab, genre littéraire fait de conseils éthiques aux princes en prose arabe; son Al adab al kabir est le premier essai de formulation explicite du concept d’adab. Dans sa Risala fi l Sahaba, Ibn al Muqaffa attire ainsi l’attention du calife sur la nécessité de professionnaliser son armée, ceci notamment en offrant aux soldats des revenus à dates fixes. Traducteur d’oeuvres persanes et indiennes, il est aussi celui qui introduit en arabe les Fables de Bidpaï, oeuvres indiennes aujourd’hui disponibles dans presque toutes les langues. Mais l’homme, dont la conversion est mise en doute par certains, avait franchi un pas certain en proposant au calife, dans sa Risala, de créer un ensemble de lois, non-musulmanes, applicables dans tout l’Etat islamique. S’inspirant des systèmes politiques et administratifs persans – et peut-être du Code Justinien – Ibn al Muqaffa signifiait ainsi aux autorités le supposé décalage entre la pensée islamique et les nouveaux besoins socio-culturels de l’Etat : il fallait laïciser les institutions. 

Si l’affaire avait déjà agacé bien des hommes de religion, une autre allait attiser la colère du calife abbasside, le très célèbre al Mansur. Chargé de rédiger l’acte d’amnistie en faveur d’Abd Allah ibn Ali, le propre frère du calife contre qui il s’était rebellé, il aurait mis tant de zèle à vouloir sauver l’intéressé qu’il aurait contraint le calife à respecter des engagements non prononcés. Posant sur papier que si le calife tuait son propre oncle, il courrait le risque “de ne plus être obéi par ses sujets”, il contait encore que “ses femmes pourraient être considérées comme divorcées et ses esclaves affranchis”. Pris de colère, al Mansur ordonna à Sufyan ibn Mu‘awiya al Muhallabi, gouverneur de Basra, de faire tuer l’auteur. Arrêté et exécuté, ses membres furent alors tranchés avant d’être jetés dans un four brûlant. Son audace ainsi que son désir, précoce, de voir la séparation de la Mosquée et de l’Etat s’officialiser en terre musulmane – chose qui aurait par ailleurs largement avantagé la cause des étrangers et infidèles – avaient eu raison de lui; il mourrait à seulement 35 ans, en 138 de l’hégire (756). Son père, Dadhuweh, avait plus tôt failli connaître le même sort : accusé de détournement de fonds, il avait, selon les chroniques d’époque, eu les droits brisés en guise de punition par le célèbre gouverneur al Hajjaj.

Renaud K.