Ibn al-Jawzī, ce savant de Bagdad

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Savant le plus prolifique et célèbre de la Bagdad du 12ème siècle chrétien, Abū l-Faraj ‘Abd al-Raḥmān ibn ‘Alī ibn Muḥammad ibn al-Jawzī est un élément majeur de l’école hanbalite.

 

Né dans la capitale califale en 510H (1116), il entame à seulement vingt ans sa carrière de savant. Polymathe et polémiste reconnu, il opère au moment même où règne le souverain abbasside al-Muqtafī. Initié à l’adab par Abū Manṣūr al-Jawakilī (m. 539H/1144), et plus largement aux sciences religieuses par Abū Ya’lā (petit-fils du célèbre juge hanbalite du même nom), mais aussi par Ibn Zaghuni (m. 527H/1133). Il s’éduque encore en lisant les oeuvres du célèbre penseur hanbalite Ibn-ʿAqīl, acquérant ainsi une solide expérience du madhab de l’imam Aḥmad ibn Ḥanbal, tant dans le crédo que dans le droit.

 

D’abord professeur suppléant de son autre maître, Abū Ḥakīm al-Nahrawani, il devient très vite, grâce à l’aide du vizir et mécène hanbalite Ibn Hubayra un sermonnaire des plus écoutés. Alors que l’émir Nūr ad-Dīn Zengi multipliait les avancées contre les chiites établis en Égypte, Ibn al-Jawzī est ainsi choisi par le calife suivant, al Mustanjid, pour enjoindre les populations à la mosquée du palais à revenir à l’islam le plus authentique. Le calife al-Mustadī, qui allait reprendre le pouvoir en 566H (1171) – soutien indéfectible de  Ṣalāḥ ad-Dīn – avait lui aussi choyé le sermonnaire bagdadien; ce dernier lui concocta même un ouvrage le célébrant : al miṣbāḥ al mudi’ fi dawlat al-Mustadī. C’est sous ce dirigeant que la tombe de l’imam Aḥmad se vit par ailleurs parer d’une inscription faisant ses éloges. Gestionnaire de cinq madrasas, fréquentant la cour des plus grands émirs et du calife, il permet, de par son statut, à l’école hanbalite de gagner, après une légère baisse de régime, une véritable tribune.

 

Après la victoire de Ṣalāḥ ad-Dīn contre les Croisés, Ibn al-Jawzī participe alors à des exhortations rassemblant des foules impressionnantes. Bien qu’entrant dans un âge avancé, son influence est alors telle que le calife d’alors, al Nasir, va jusqu’à lui confier un véritable pouvoir d’inquisition. Les chiites sont en ligne de mire, mais pas seulement; les philosophes et adeptes du kalam le sont aussi, tout comme certains de ses confrères professant le hanbalisme. C’est ainsi que le savant et maître soufi hanbalite ʿAbd al-Qādir al-Jīlānī, accusé de détenir des oeuvres hétérodoxes, trouva en Ibn al-Jawzī l’un de ses opposants les plus sérieux. A d’autres hanbalites, il reprochait encore de faire le jeu de l’anthropomorphisme en considérant de façon littéraliste les attributs divins présents dans les Textes. Ibn al-Jawzī partageait en effet ses vues en matière de théologie, davantage avec les asharites qu’avec les atharites (de athar : texte), dont les hanbalites étaient les meilleurs représentants. C’est l’arrivée d’un vizir chiite, Ibn al-Qassāb, en 590H (1194) qui marque la fin de la suprématie d’Ibn al-Jawzī sur la scène religieuse de Bagdad. Rédigeant une réfutation, politique, du calife an-Nāṣir dû à certaines de ses décisions, Ibn al-Jawzī est peu de temps après placé en état d’arrestation et mis en résidence surveillée dans la ville de Wasit. Ce n’est que cinq ans plus tard, sur l’insistance de la mère en personne du calife, acquise semble-t-il aux vues du savant, qu’il fut libéré. Le retour à Bagdad est triomphal, mais de courte durée, il meurt peu après dans la même année de 597 de l’ère hégirienne (1200).

 

Le biographe du hanbalisme médiéval, Ibn Rajab, attribue à Ibn al-Jawzī près de 200 ouvrages, quand Ibn Taymiyya lui en prête plus de 1 000. Entre celles qui nous sont parvenues se trouvent de véritables pièces maîtresses de l’école hanbalite. Citons notamment son célèbre Talbis Ibliss. Ouvrage mettant en garde contre, ce qui pour l’auteur, consistait en des hérésies, Ibn al-Jawzī s’en était ici particulièrement pris aux soufis hétérodoxes et même à certaines grandes figures du kalam que furent al-Qushayrī ou Abū Ḥamid al-Ghazālī . Son approche du tassawuf (soufisme) est cependant plus nuancée, son histoire des grands Hommes de l’islam – Sifat al safwā – en témoigne. Il faut dire qu’Ibn al-Jawzī fut durablement imprégné de la pensée d’Abū Nu’aym al‑Iṣfahānī (m. 430H/1038). Chaféite dans le droit et asharite dans la croyance, ce dernier était l’auteur de l’un des ouvrages ayant le plus influencé le soufisme d’après,  Ḥilyat al-awliyā; un ouvrage qui fut l’un des livres de chevet du sermonnaire hanbalite. Biographe des grands Hommes de l’islam, ses Manāqib sont aussi considérées comme des sources de première main dans l’approche des califes et savants passés.

 

Ibn al-Jawzī eut évidemment de nombreux disciples. Ibn Qudāmah al-Maqdīsī Muwaffaq al-Dīn et ‘Abd al-Ghanī, deux des savants hanbalites majeurs après lui, s’étaient formés auprès de lui ou de ses élèves. Il en va sans dire qu’Ibn Taymiyya reprit nombre de ses travaux un siècle plus tard. Savant d’Orient le plus célèbre de l’ère ayyoubide, il marqua de par son statut et son verbe acerbe, la plus grande partie du 12ème siècle chrétien de la cité bagdadienne.

 

Renaud K.