Ibn ʿArabī, un mystique en Orient musulman

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Abū ʿAbd Allāh Muḥammad ibn ʿAlī ibn Muḥammad ibn ʿArabī al-Ḥātimī aṭ-Ṭāʾī, plus communément appelé Ibn ʿArabī, est né durant le mois de ramadan de l’an 560 de l’hégire (1165) dans le petit royaume (taïfa) de Murcie en al-Andalus. Fils d’un Arabe et d’une Berbère, il est très tôt invité par eux – des notables – à fréquenter les gens de science. Rencontrant à 14 ans Ibn Rushd (Averroès), s’asseyant auprès des imams de l’instant, il se forme ensuite auprès d’une célèbre mystique d’époque qu’il ira plus tard qualifier de mère spirituelle : Fāṭima bint al-Muthannā. Puis, devenu un secrétaire à la chancellerie de Séville – capitale du califat berbère des Almohades – , Ibn ʿArabī fait subitement rupture avec le monde des Hommes quant, à ses 25 ans, il frôle la mort au cours d’une maladie. Il se retire des mois durant auprès d’un maître, se frotte au soufisme et aux initiations diverses – vivant l’expérience de nombreux songes  et rêves subliminaux – avant d’en sortir en homme nouveau. En 596H (1200), il est vu entamer un périple vers l’Orient qui le mènera jusqu’à La Mecque. C’est là-bas qu’il rédige al-Futūḥāt al-makkiyya – Les Illuminations mecquoises – son maître ouvrage; c’est aussi là-bas qu’il fait la rencontre de sa muse, la fille de la famille qui l’accueille et qui ne cessera de l’inspirer : Nizham. Passant à Mossoul pour y suivre les leçons d’autres maîtres soufis, il pose un temps ses valises à Konya en Anatolie. Il a sur place pour disciple Ṣadr al-Dīn al-Qūnawī, un ami de l’autre grand mystique d’époque, Jalal al-Dīn al-Rūmī. Passant encore par l’Arménie, Bagdad ou Alep, il trouve dans Damas, en 620H (1223), son dernier lieu de vie. Durant toutes ces années, Ibn ʿArabi avait écrit un nombre considérable d’ouvrages, 846 selon une classification contemporaine. Abordant les textes scripturaires ou le droit, la philosophie et le soufisme, c’est ainsi surtout dans le domaine de l’ésotérisme qu’il va marquer les esprits. Il avait alors tant poussé la réflexion en ce domaine qu’il est aisément qualifié par beaucoup de plus important mystique de l’ère médiévale, peut-être de l’histoire. Versé dans la science des lettres (ilm al-Ḥurūf), poète accompli, mystique inspiré, il avait institué dans le domaine de l’Islam des concepts tout à fait nouveaux. Il popularise la doctrine du Waḥdat al-Wujūd – Unicité de l’Être – soit son expression hyperbolique – panthéiste dira-t-on – de l’unitarisme divin. Accusé parfois d’hérésie – il aurait été mis un temps en prison en Egypte – il sera pour ses dires l’objet de nombreuses réfutations et mises en garde ensuite, ainsi d’Ibn Taymiyya, Ibn Khaldūn ou al-Subkī. Il avait cependant connu de son vivant un grand nombre de disciples, certains lui ayant offert le titre de sheikh al-Akbar. Ceux-ci feront de sa pensée une école nommée akbarienne, qui bientôt allait inspirer un grand nombre d’érudits soufisants. Curieux personnage, son penchant pour l’ésotérisme et l’esprit de la lettre ne l’avait pas empêché une forte attache à la Loi; Ibn ʿArabī narre ainsi dans ses lignes comment il avait contraint le sultan de Konya à (ré)imposer les signes – délaissés – de la dhimmitude aux Gens du Livre. Décédé en 637H (1240), sa tombe – très vite l’objet de pèlerinages – sera moins de trois siècles plus tard recouverte d’un mausolée et d’une madrasa par le sultan ottoman Selim Ier.

 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • Chodkiewicz, Le sceau des saints. Prophétie et sainteté dans la doctrine d’Ibn Arabî, Paris, 1986.
  • Henri Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn Arabî, 1993.
  • Éric Geoffroy, Initiation au soufisme, Paris, 2004.