Hārūn al-Rashīd, calife des mille et une batailles

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Hārūn ibn Muḥammad ibn ʿAbd Allāh est le cinquième calife abbāside et le plus connu de tous. Popularisé par le récit des Mille et une nuits, son règne incarne autant l’apogée du califat abbasside que les prémisses de sa chute.

Né à Ray au mois de muḥarram de l’année 149 de l’hégire (766), il est le troisième fils du calife al-Mahdī et d’al-Khayzurān, une esclave yéménite affranchie. Cette dernière jouera d’ailleurs un rôle majeur dans la vie politique de l’Etat islamique sous les règnes respectifs du père et du fils. Évoluant dans le luxe et les jardins d’une Bagdad fraîchement construite, Hārūn reçoit, faute à un père occupé à gérer et agrandir l’Empire, les grandes lignes de son éducation par sa mère, et surtout par son tuteur, Yaḥyā ibn Khālid. C’est ce dernier qui fut chargé d’administrer les provinces – Ifrīḳiya, l’Égypte, la Syrie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan – que le futur calife dirigeait nominalement. Très tôt impliqué dans le Jihad, on lui doit d’avoir commandé deux expéditions contre les Byzantins, une première en 163H (779) et une seconde en 165H (781). Toutes deux des victoires, la seconde avait eu ça d’intéressant du fait qu’elle permit aux Abbassides d’atteindre pour la première et dernière fois les rives du Bosphore. Lorsque le moment vint dans l’entourage du calife de discuter d’un successeur, c’est ainsi et déjà Hārūn qui reçu bien des faveurs. Sa mère comme son tuteur n’y avaient evidemment pas été pour rien. Mais les intrigues de cour avaient eu raison de lui : c’est al-Hādī qui prit le titre de calife à la mort du père en 169 H (785). Humilié et reclus au fond de la cour, Hārūn faillit renoncer à ses prétentions au califat sans l’insistance de Yaḥyā ibn Khālid. Il devint finalement calife moins d’un an après, grâce à une conspiration ayant eu raison d’al-Hādī, un 15 rabīʿ al awwal 170H (14 septembre 786).

Âgé de vingt ans, Hārūn arrivait à la tête du plus puissant État du monde à cet instant. Faisant de Yaḥyā ibn Khālid son plus proche vizir, il s’entoura très vite de mawālī (des convertis non arabes, souvent d’anciens esclaves affranchis  attachés à leur ancien maître) et d’eunuques. Souhaitant mettre un terme aux velléités des uns et des autres, il déclara une sorte d’amnistie générale à l’égard des opposants principaux aux Abbassides, ce qui ne l’empêcha de se montrer des plus fermes quant aux dhimmis présents sur son sol. On se souvient ainsi qu’en 191H (806), Hārūn donna l’ordre de démolir les églises le long des frontières islamo-byzantines; il ordonna encore aux dhimmis siégeant dans la capitale de se distinguer des musulmans en portant des vêtements différents de ces derniers. L’idée était à la fois de se concilier l’opinion publique musulmane, autant que de se préserver des espions étrangers. Très actif à la guerre, Hārūn al-Rashīd était en constant conflit avec les Byzantins, participant personnellement à la plupart des batailles. Les armes furent, pourtant, un temps baissées sous son règne, lorsque l’impératrice Irène, souveraine de l’empire byzantin entre 797 et 802 de l’ère chrétienne, réclama la paix au commandeur des croyants. C’est la venue de Nicéphore sur le trône byzantin en 186H (802) qui relança les hostilités, avant d’avoir à ravaler sa fierté après une large défaite en 190H (806). Lui reprenant Héraclée et Tyane, Hārūn avait même contraint Nicéphore à lui payer une capitation. Cherchant à réinvestir la Méditerranée, Hārūn al-Rashīd fut le premier calife abbasside à attacher de l’importance à se doter d’une puissante force navale. Il mena ainsi plusieurs incursions fructueuses sur les eaux, à Chypre en 190H (805) mais aussi à Rhodes en 192H (807) mais sans réussir à les garder. Étonnamment, et en dépit de tout l’intérêt qu’il portait à la guerre, Hārūn al-Rashīd n’avait jamais réussi à agrandir le territoire abbasside.

En guerre contre les Byzantins, en froid avec les Khazars – des nomades turcs convertis au judaïsme s’étant établis au Caucase -Hārūn al-Rashīd avait par contre de cordiales relations avec l’empereur Charlemagne. Sur plus de dix ans, plusieurs ambassades s’étaient ainsi échangées entre Bagdad et Aix la Chapelle. Les Francs s’étaient pour le coup vu offrir des présents à l’époque inédits : des aromates venus des confins du monde, des tissus de Perse et d’ailleurs, une horloge automatique à eau, et plus étonnant encore, un éléphant de guerre, blanc, nommé Abul Abbas. De l’autre côté de l’Empire, dans l’actuel Maroc, les choses n’allaient cependant pas dans le sens d’Hārūn. Un certain Idrīss Ibn `abd Allah, après une bataille perdue contre le calife près de La Mecque, y fondait en 172H (788) son État et sa dynastie, la célèbre – et à l’origine de l’islamisation du Maroc – dynastie des Idrissides. Si Hārūn le fera tuer par l’entremise d’envoyés venus à lui peu après, le fils d’Idrīss 1er su pérenniser la dynastie, empêchant par là les Abbassides de reprendre le contrôle du Maghreb. Plus près de lui, la Syrie, province habitée par des tribus favorables aux Omeyyades, ne cessa d’être le théâtre de rébellions jusqu’à ce qu’en 180H (796), Hārūn fasse violemment taire les violences par le sabre. L’Egypte lui avait encore causé de nombreux torts. En 172H (788) et en 178H (794), des soulèvements avaient eu lieu faute à des impositions jugées trop arbitraires : les Egyptiens devant subvenir aux besoins de l’armée abbasside menant le Jihad en Ifrīḳiya. L’instabilité avait en effet démarrée en Ifrīḳiya dès le venue d’Hārūn sur le trône. Aucun des gouverneurs qui y fut envoyé n’avait réussi à y faire régner l’ordre jusqu’à Ibrāhīm ibn al-Aghlab. Mais ce dernier, las d’avoir à payer un tribut et confiant de ses ressources, y prit tout simplement le pouvoir, arrachant là aussi le  drapeau des Abbassides du toit des mosquées. La dynastie aghlabide naquit de ce geste en 184H (800). Au Yémen, si le mawla d’Hārūn al-Rashīd, Ḥammād al-Barbarī, avait su lui rester fidèle, sa sévérité avait eu raison de lui. Une révolte, en 179H (795), avait placé à ce moment al-Hayṣam al-Hamadānī à la tête de ce bout de péninsule arabique, avant que le calife ne réussisse à faire exécuter les comploteurs et rendre le pouvoir à son homme.

L’Est, foyer des Abbassides et des anti-omeyyades d’antan, fut encore le lieu de bien des tensions. Déçus du pouvoir abbasside, les Alides (partisans d’Ali) et kharidjites multiplaient çà et là les révoltes armées. C’est là que les Barkamides – des nobles perses acquis à la cause abbasside – jouèrent le rôle le plus important de leur existence. Mécènes et politiciens de premier plan à Bagdad, ils avaient eu à régulièrement s’entretenir avec les populations réfractaires à l’ordre abbasside. Craignant cependant de voir leur mainmise sur l’Etat gagner en importance, Hārūn al-Rashīd avait cependant fini par exécuter la quasi-totalité d’entre eux peu avant la fin de son règne. L’islamité de certains sujets en Perse et autour était par ailleurs encore très sommaire; l’on se souvient d’ailleurs de ce moment, en 189H (805), où Hārūn al-Rashīd avait été vu au Tabaristan pousser à la conversion à l’islam, des habitants par centaines. En Perse, autour d’Isfahān, était encore sorti le mouvement – hétérodoxe et schismatique – des Khurramiyya. Violemment opposés aux Arabes autant qu’à l’islam, ces membres avaient menés de régulières révoltes contre le pouvoir. Il est à noter que l’épouse d’Hārūn al-Rashīd, Zubayda bint Ja`far, sera l’une des personnalités les plus connues du monde musulman à cet instant. Mère d’al-Amīn, mécène appréciée des poètes et médecins d’époque, elle fut la plus proche des conseillères politiques du calife et derrière de grands travaux. Elle avait fait assurer l’approvisionnement en eau des pèlerins de La Mecque et l’aménagement d’une route – nommée Darb Zubayda – entre l’Irak et La Mecque.

Grand homme d’Etat mais incapable de pacifier son califat, apprécié pour sa piété mais aussi craint pour cette habitude – commune à bien des souverains – de faire tuer ses opposants, Hārūn al-Rashīd a réuni autour de lui des opinions bien contradictoires. Si son règne correspond avec une apogée – économique, territoriale et culturelle – de l’Empire arabe des Abbassides, il est aussi celui de son démembrement. Partageant – sûrement dans l’attention d’assurer sa descendance – ses terres entre ses fils al-Amīn, al-Maʾmūn et al-Muʾtamin, il amorça le conflit qui allait s’en suivre entre eux dès sa mort. Si le roman des Mille et une Nuit allait bientôt entretenir sa légende, redoublant d’intérêt en Europe ensuite avec les traductions de l’oeuvre,  il fut déjà de son vivant le souverain le plus connu des Hommes. Son nom résonnait dans les cours du royaume franc jusqu’en Chine. Hārūn al-Rashīd mourait un 3 jumādā ath thani 193H (24 mars 809).

 

Renaud K.