Harran, carrefour des croyances et savoirs 

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Ville située dans l’actuelle Turquie sur la route menant à Damas, son existence est attestée depuis le milieu du 3e millénaire avant le Prophète et Messager ʿĪssā ibn Maryam (Jésus). On fait dire aux textes bibliques qu’elle fut entre autres le lieu de vie de Hābīl et Qābīl, les deux fils d’Adam, ou encore du Prophète Ibrāhīm (Abraham). Ancien sanctuaire dédié au “dieu-lune” Sin, fausse divinité adorée par les Sémites de Mésopotamie, Harran fut dominée pêle-mêle par les Hittites, les Babyloniens, les Perses les Achéménides et les Macédoniens. C’est après la mort d’Alexandre le Grand que Harran s’hellénise à grande vitesse, chacun y adoptant les idées et vues venues d’Athènes et autour. Conquise après par les Romains puis ensuite par les Perses sassanides, la ville de Harran sera au milieu du 6e siècle chrétien le refuge de certains des plus grands philosophes néoplatoniciens : Damascius le Diadoque, Simplicios de Cilicie, Priscien de Lydie, Eulamios de Phrygie, Hermias de Phénicie, Diogène de Phénicie, et Isidore de Gaza. Durant toute la fin de l’Antiquité, Harran sera encore le carrefour de la chrétienté orientale. Là-bas vivait au même moment – et jusqu’au milieu du Moyen-âge – l’une des communautés de sabéens les plus solides. La rencontre sera intellectuellement fructueuse. Adorateurs des étoiles, adeptes de l’hermétisme, les Sabéens avaient réussi à se faire accepter en dhimmis lors de la conquête musulmane de la région au milieu du 7e siècle chrétien. Le sabéen Thābit ibn Qurra sera d’ailleurs l’un des savants les plus appréciés de la cour califale, l’élément central de la transmission des savoirs païens aux Arabes et ainsi, l’un des instigateurs de la diffusion en langue arabe de la philosophie grecque. C’est de lui que provient – et de Harran – le premier commentaire de “la métaphysique” d’Aristote. Le théologien chrétien Théodore Abū Qurrah fut encore l’évêque de la ville entre 795 et 812 de l’ère chrétienne; défenseur des icônes, il est l’un des derniers chrétiens à s’exprimer en grec, et l’un des premiers à le faire en arabe. Harran, qui n’avait politiquement pas une place très importante aux premières heures de l’Islam, devint pour moins de dix ans le centre névralgique du califat omeyyade lors du règne du dernier d’entre eux, Marwān II. Il y fera construire une première véritable mosquée, et la plus ancienne de l’Anatolie. Qu’ils aient été des chrétiens assyriens, des sabéens des manichéens, des juifs, des athées ou des musulmans, les savants ayant participé à l’âge d’or de la civilisation islamique et abbasside seront nombreux à passer par Harran, ou à y naître. Si le philosophe arabe al-Fārābī y est vu étudier, l’astronome et mathématicien al-Battānī y était né. Peu après l’établissement des Croisés en Orient, la première des contre-offensives sera menée depuis Harran, avant que la cité ne devienne l’une des résidences les plus importantes des descendants de Ṣalāḥ al-dīn après qu’ils aient pris le pouvoir sur le Moyen-Orient. De nombreux Kurdes avaient en effet et depuis longtemps trouvé en Harran une cité où vivre. Grandement endommagée par les Mongols lors de leur invasion du domaine de l’Islam au 13e siècle chrétien, elle était à ce moment-là la ville de la dynastie savante et hanbalite des Taymiyya. Le plus fameux d’entre eux, et le dernier, Ibn Taymiyya, y est ainsi né en 661 de l’hégire (1263) avant d’avoir eu, enfant, à quitter la ville afin d’échapper aux Mongols. Grandement endommagée par ces derniers, Harran vit son activité intellectuelle brutalement s’arrêter à cet instant. Elle est depuis un site archéologique, et le lieu de bien de souvenirs. 

 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • G. Fehérvári, “Ḥarrān”, in: Encyclopaedia of Islam, Second Edition
  • Michel Tardieu, « Sâbiens coraniques et sâbiens de Harrân », Journal Asiatique, vol. 274, 1986, p. 1-44
  • Green, Tamara, The City of the Moon God: Religious Traditions of Harran. Leiden, 1992