L’alchimie, par Aissam Aït Yahya

“(…) Il n’est pas déraisonnable de penser que si Ibn Khaldūn procède à une longue et minutieuse étude sur l’alchimie dans sa Muqaddima, c’est bien la preuve de l’importance et du poids de cette ”science” dans le monde arabo-musulman, ou plutôt de cet art – sina’a – comme on la dénommait jadis. Son origine et ses pratiques obscures, ses buts cupides lui ont valu de très nombreuses condamnations. Certaines réfutations sont d’ordre scientifique comme al-Bīrūnī ou al-Kindī, d’autres à la fois scientifiques et philosophiques comme Ibn Sīnā (Avicenne) et d’autres plus rationnelles comme Ibn Khaldūn lui-même. Pour lui, elle attire surtout des incapables qui espéraient s’enrichir rapidement, mais n’y arrivant pas, usaient alors de techniques dignes de faussaires et de faux monnayeurs, et finissaient donc le plus souvent en escrocs et charlatans contre lesquels l’État devait sévir. Une des plus anciennes condamnations chez les théologiens traditionalistes est la parole attribuée à l’Imam Mālik : “Qui cherche à s’enrichir par l’alchimie se ruine”, une parole quasi-similaire est attribuée à Abū Yūsuf (élève et compagnon d’Abū Ḥanīfa) : “Qui pratique l’alchimie devient un zindīq”. 

Un autre érudit beaucoup plus tardif, le cheikh Ibn Taymiyya est connu pour avoir rédigé une longue fatwa interdisant la pratique de l’alchimie, et dans laquelle se mêlent différents types d’arguments. Pour lui, celle-ci cherche à reproduire et à imiter la création d’Allah et non à se contenter de fabriquer, à cela s’ajoute des pratiques occultes et l’inévitable falsification et le charlatanisme en faisant passer pour précieux ce qui ne l’est pas dans un but mercantile : “….L’être humain ne peut fabriquer semblablement à la création d’Allah, leur but est plutôt de lui ressembler par divers artifices […] Cette règle, issue de la réflexion de l’existence, montre que la Création n’est pas qu’une simple fabrication [reproductible], et ce point est un fondement chez les musulmans et chez les premiers philosophes qui ont parlé de la Nature et de la kīmīyā […] Concernant alkīmīyā, on y fait ressembler une fabrication à de la [pure] création, ses pratiquants désirent que leur préparation ressemble à la création puis ils la commercialisent et en usent pour leurs affaires avec les gens […]Et aussi les experts parmi les gens d’al kīmīyā lui ajoutent ce qu’ils appellent as sīmīyā comme ce que faisait Ibn Sab’īn, Suhrawardī, alHallāj et leurs semblables, or, il est connu qu’il est interdit par le livre d’Allah, la Sunna du Prophète et l’unanimité de la communauté, et la plupart des savants théologiens sont unanimes [pour dire] que le sorcier est apostat méritant la peine capitale”. (Notons dans les propos d’Ibn Taymiyya une certaine distinction entre la simple kīmīyā, kīmīyā sīmiyā’). 

Qu’Ibn Qayyim al-Jawzi, le grand élève du précédent, ait jugé utile de rédiger une œuvre spécialement consacrée à la réfutation de l’alchimie, Batlan alkīmiyā min arba’in wajhan/La nullité de l’alchi mie en quarante façons” montre encore comment celle-ci devait être extrêmement répandue en Syrie. Si Ibn Khaldūn écrit que “la pratique de cet art est très ancienne”, il ne dit mot pour en préciser l’origine exacte. Les études étymologiques et historiques les plus concluantes semblent toutes converger vers l’Égypte. D’ailleurs, l’origine la plus vraisemblable du terme arabe est celle dérivée du grec ancien χημία ”kēmia” qui est lui-même l’ancien nom égyptien de l’Égypte : ”KEM”. L’égyptologie actuelle confirme en grande partie cette étymologie : l’ancien copte et son équivalent dans le démotique (langue parlée de l’Égypte antique) usaient de la racine K-M-I pour désigner Égypte, ce terme renvoyant à la couleur noire. L’Égypte était considérée comme la ”Terre noire” à cause du Nil et de ses crues qui déversaient un limon boueux, faisant de la terre égyptienne une ”terre noire”, fertile et arable, opposée au rouge, sec et incultivable, du désert. Selon l’auteur grec Plutarque, “La terre noire” est même une métonymie d’Égypte et l’alchimie serait pour lui la “science égyptienne” par excellence. L’histoire confirme également l’origine égyptienne de l’alchimie quand on s’aperçoit que l’ensemble des protagonistes, des arts et des sciences connexes, des croyances et mythes nous mènent directement en Égypte. (…)”

Pour lire l’intégralité de ce dossier sur l’alchimie, rédigé par Aissam Aït Yahya de chez NAWA Editions, ça se passe ici : 

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