Extrait Sarrazins n°2 I L’adab ou la prose des grands

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Au 2e siècle de l’hégire, (…) une discipline parmi tant d’autres allait devenir l’un des fondements majeurs de la culture arabo-musulmane classique : l’adab. D’abord l’œuvre de secrétaires travaillant à la cour des califes et gouverneurs, l’adab peut être compris comme une réflexion faite de proses portée sur le monde visant à cultiver l’être et l’amener à son meilleur. Il s’agit plus explicitement d’inviter le lecteur à la bienséance, à l’érudition et aux bonnes mœurs; en somme, à se faire le plus courtois des hommes. (…) Siégeant là où le pouvoir était, les auteurs d’adab étaient trouvés à Bagdad, comme à Alep, Samarcande ou Rayy. L’Islam devenu la religion de la plupart des concernés, l’adab devient aussi (…) une autre façon de rappeler les lettrés et souverains aux préceptes éthiques de l’islam. Sunna et adab deviennent même des synonymes. (…) Descendant d’esclave et vendeur de poissons à la sauvette, Al-Jāḥiẓ était devenu après quelques vingt-cinq années d’études le plus grand polymathe et auteur d’adab de son temps. Fort apprécié par le calife al-Maʾmūn, ce savant – qui professait alors le mu’tazilisme –  avait failli lui confier ses enfants, avant de renoncer, de peur dit-on, que ses yeux exorbitants n’effraient sa progéniture. “L’adab, c’est prendre un peu de chaque chose” disait-il. On lui attribue la rédaction de près de 200 livres, touchant tant à la zoologie, qu’à la rhétorique, l’ethnographie que l’adab; allant jusqu’à rédiger des œuvres uniques en leur genre tel un Épître sur les esclaves chanteuses ou un Livre des avares (Kitāb al-Bukhalā’) vantant sous la forme de belles-lettres la générosité des Arabes. Certains feront date, tel son Kitāb al-Ḥayawān, où en plus de recenser les divers animaux connus, l’auteur offre une véritable étude comportementale de ces derniers, introduisant même certaines observations évolutionnistes avant l’heure. (Mais) Le genre atteint son apogée avec Ibn Qutayba. Élève d’Al-Jāḥiẓ, il est vite repéré par des membres du gouvernement de Bagdad qui le présentent au calife d’alors, al Muttawakil. Nous sommes en (846) et une révolution vient de s’opérer dans la région : les hanbalites (et savants du hadith) avaient triomphé théologiquement des mu’tazilites. Ibn Qutayba est tout justement de ceux-là (…) Apprécié du calife pour cela, c’est en artisan de l’adab et secrétaire califale qu’il va des années durant exceller. Son œuvre la plus connue est son Adab al-kātib, sorte de manuel de philologie qui allait atterrir sur le bureau de toutes les administrations (…). Ibn Khaldūn mentionnera d’ailleurs (…) dans sa Muqaddimah cet ouvrage comme le premier à étudier en ce sens. Dans ʿUyūn al- aḫbār, monumentale œuvre du genre, Ibn Qutayba fait dans l’adab encyclopédique, traitant tant de la guerre que de l’amitié, du pouvoir que du bien manger. Auteur d’un ouvrage juridique sur les boissons, toujours dans le style de l’adab, il s’était même lancé dans une exégèse philologique du Coran, ceci en s’attardant sur ses passages les plus ambigus. Il devance encore al-Māwardī ou ibn Taymiyya en rédigeant un ouvrage de théorie politique, al-Imāma wa-l-siyāsa (…). Auteurs moraux et virilisants, les pontes de l’adab insistent alors à mener leur lectorat, surtout des puissants, à se réattribuer ces valeurs qui font l’homme. Résumées sous le concept de muruwwa, principe suprême réalisant la somme des vertus propres aux Arabes, ces valeurs mêlant islam et pré Islamité ont alors pour centre de gravité l’honneur, le courage et de la dignité. En leur qualité d’orateurs, les califes et gouverneurs étaient ainsi appelés à se faire les plus distingués possible (…) en usant d’un langage fleuri et d’une parfaite maîtrise de la langue arabe. Au-delà du cercle très fermé des élites politiques, l’adab était aussi (…) une discipline (…) s’adressant aux petites gens. La répartition des savoirs avait aussi sa méthode : au ‘alim il convenait de savoir s’arrêter à une science pour en atteindre les sommets; quand le adib (de adab) n’avait d’autre choix que de se constituer une culture générale vaste et globale pour prétendre en être. Lieu de synthèse de la culture, l’adab devait ainsi servir tout un chacun à perfectionner tant ses mœurs que permettre d’élargir sa gamme de savoirs..

 

La suite est à lire dans le numéro 2 de Sarrazins, à commander ici :

Sarrazins N°2

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