Le tragique destin des Morisques, par Issâ Meyer

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En 907 H (1502), le couperet tombe : l’islam est officiellement interdit dans toute la couronne de Castille, et les Musulmans de plus de 14 ans voués à l’expulsion. La seule voie d’exil autorisée étant celle de la côte basque, au Nord de la péninsule, vers l’Égypte, et les autorités espagnoles ayant établi un véritable parcours du combattant pour obtenir l’autorisation de quitter la péninsule, l’objectif de la mesure est en réalité de forcer les Musulmans à la conversion au catholicisme. Les départs clandestins s’intensifient alors depuis les côtes andalouses, avec l’aide remarquée des frères Oruç Reis et Barbarossa, maîtres d’Alger, mais la majorité, une fois encore, accepte de se convertir nominale- ment pour conserver biens et enfants, pendant que partout, les mosquées sont détruites ou converties en églises.
 
Les possibilités d’émigration restent en effet, malgré les missions d’assistance périlleuses des corsaires sous pavillon ottoman, difficiles d’accès, périlleuses à souhait et surtout extrêmement coûteuses. L’exemple des villageois de Turre et Teresa dans la région d’Almeria est, à ce sujet, révélateur : poursuivis par des miliciens chrétiens alors qu’ils cherchent à rejoindre la plage d’embarquement où les attendent des hommes d’Oruç Reis, ils sont presque tous massacrés, seuls quelques miraculés parvenant à s’échapper en ayant abandonné tous leurs biens. Les actes de la plupart de ceux que l’on nomme désormais ‘moriscos’ vont alors être guidés par la fameuse ‘fatwa d’Oran’, largement diffusée dans la péninsule : sollicité par des Musulmans d’Espagne sur la conduite à suivre, Ahmad ibn Abi Jum’ah, un juriste malékite, y relativise notamment l’importance de la hijra – l’émigration vers une terre d’islam -, insiste sur la valeur de l’intention (niyya) et autorise les Morisques restés en Espagne à dissimuler leur foi par la taqiya et à déroger, sous certaines conditions, aux obligations de la shari’a, leur vie étant alors en danger. Sa fatwa leur conseille de pratiquer leurs prières la nuit ou de mal prononcer le nom du Prophète Muhammad, paix et salut sur lui, lorsqu’on les force à l’insulter, multiplie les ‘astuces’ juridiques pour leur permettre de pratiquer au mieux les rites islamiques dans un contexte des plus dangereux, et les autorise également à participer aux rituels chrétiens, ainsi qu’à consommer vin et porc, à la condition de rejeter ces actes dans leur cœur.
 
Ainsi, bien qu’officiellement catholiques, la grande majorité des Morisques continuent à pratiquer secrètement l’islam et maintiennent leurs coutumes, leurs noms distincts, leurs habitudes vestimentaires ainsi que l’usage de leur langue. Les anciennes élites de l’émirat de Grenade se reconvertissent rapidement au service des nouveaux conquérants, et deviennent parfois des Chrétiens sincères : c’est principalement, comme souvent, au sein des classes populaires que l’attachement à l’islam restera le plus fort. Le quotidien de ce que l’on appelle alors les ‘nouveaux chrétiens’ nous est le mieux décrit par ‘le Jeune Homme d’Arévalo’, un prolifique auteur crypto-musulman qui raconte, à travers ses voyages, les réunions secrètes pour le jumu’ah ou la récolte de dons pour des pèlerinages à Makkah, les manuscrits ré- écrits de mémoire contenant quelques sourates ou hadiths qui passent de main en main, mais aussi la détermination des Morisques à maintenir leur foi vivante et à rétablir l’islam au cœur de la péninsule dans un futur proche. L’Inquisition, quant à elle, n’est pas dupe de ces pratiques et de la persistance massive des rites musulmans : procès et enquêtes se multiplient dans tout le pays, d’autant que l’on soupçonne alors les Morisques – non sans raison – de collaborer avec les corsaires barbaresques et ottomans qui razzient régulièrement les côtes espagnoles, voire de préparer le terrain pour une reconquête islamique de la péninsule.