Extrait Sarrazins N°4 I Notre entretien avec Abu Soleiman al Ka’abi

Posted on Posted inLectures

(…) Vous avez abordé, de façon totalement inédite en langue française, l’eschatologie islamique au travers la figure du Prophète et Messager Jésus. En quoi l’eschatologie islamique est-elle différente des autres et pourquoi s’y être intéressé ?

 

En islam, l’eschatologie n’occupe pas une place aussi importante que dans les autres religions et croyances abrahamiques, puisque nous ne sommes pas dans l’ « attente » obligatoire d’un messie ou d’un sauveur. La Sunna nous apporte simplement un ensemble d’informations sur cette ultime étape de l’histoire humaine appelée « fin des temps » qui sera en quelque sorte le dénouement de millénaires d’évolution des humains dans leur quête du divin. (…) Si on étudie le Coran et la Sunna, il apparait que l’Histoire se divise en trois grandes périodes : une première (la plus longue) fut dominée par le paganisme et le principe de confusion (Shirk) où les hommes cherchaient le divin à travers des éléments matériels. Puis une seconde période débutée il y a 2500 ans, dominée par le principe judéo-chrétien de contradiction entre le divin et l’humain. Au nom de ce principe, la majorité des hommes, musulmans compris, estiment à notre époque que le respect de la religion est antinomique avec la prospérité et qu’il faut faire un choix entre les deux. Je pense que nous sommes en train de quitter progressivement cette époque pour entrer dans le troisième âge de l’histoire où le message islamique va triompher. (…)

 

Vous avez aussi réalisé l’un des uniques ouvrages en français traitant de la voie des Nazaréens, définissant ainsi le courant auquel Jésus appartenait. Qui sont ces Nazaréens ?

 

Depuis les années 1990, certains universitaires notamment français et israéliens se sont penchés sur les « origines primitives du christianisme » en concentrant leurs recherches sur la communauté nazaréenne qui était d’abord un courant du judaïsme antique, avant de désigner la première communauté de disciples organisée autour de Jésus. Ces recherches ont été menées non sans quelques arrière-pensées idéologiques. L’idée était de révéler l’existence d’une communauté « judéo-chrétienne » ancienne ce qui aurait permis de souligner une prétendue fraternité fondamentale entre ces deux religions. Mais ces recherches ont finalement apporté à l’inverse des éléments qui font plutôt état d’une haine profonde et réciproque entre ce qui deviendra le judaïsme et le christianisme. Elles révèlent aussi l’existence entre les deux, d’une troisième voie, c’est-à-dire la communauté des vrais disciples de Jésus, ou Nazaréens. Cette communauté bien distincte était rejetée à la fois par les rabbins pharisiens qui allaient poser les bases du judaïsme moderne que par les adeptes du mouvement chrétien paulinien en pleine croissance. Il apparait aussi que ce courant nazaréen existait avant Jésus et qu’il représentait le milieu dans lequel ‘Isâ a grandi comme le prouve l’expression « Jésus le nazaréen » (et non « de Nazareth » qui est une erreur de traduction comme l’admettent aujourd’hui les historiens). (…)

 

Vous revenez, toujours dans Le califat d’Adam, sur le rôle de l’Occident dans l’Histoire et proposez une autre façon, plutôt innovante, de l’entrevoir. Vous faites de l’Occident non plus qu’un pôle humain triomphant sur le reste du monde, mais un pôle humain instrumentalisé au service du plan Divin. C’est-à-dire ?

 

Les musulmans ont l’habitude de se lamenter sur le triomphe de l’occident depuis quelques siècles et le « retard » du monde musulman. C’est une manière de voir totalement fausse qui ne prend pas en compte les subtilités de l’histoire. L’adversité est décrite dans le Coran comme une nécessité pour forcer le parti des croyants à se surpasser, comme ces versets : {Pensez-vous que vous entrerez au Paradis sans que Dieu sache qui parmi vous aura combattu et sans qu’Il connaisse les endurants ?} (Coran 3.142). Chaque adversité oblige les croyants à se surpasser, à dépenser un surplus d’énergie pour surmonter cette difficulté. Cet « effort » est physique avec le Jihad et intellectuel avec l’ijithâd. Au même titre que les croisades ont été un électrochoc salvateur pour le monde musulman qui a été obligé de se ressaisir, retardant de plusieurs siècles son effondrement, l’occident oblige aujourd’hui les forces réellement réformatrices au sein de l’islam à se surpasser pour trouver les solutions et les issues à cette situation catastrophique. Ce qui naitra de cela sera bien au-dessus de la civilisation islamique classique. Quand la Oumma se réveillera, elle rayonnera comme jamais dans son histoire.

 

Vous avez traduit et commenté le premier tome des Textes politique d’Ibn Taymiyya. Qu’est-ce qui distingue, concrètement, la pensée politique islamique (à fortiori celle d’Ibn Taymiyya) de la pensée politique occidentale ?

 

La doctrine politique de l’islam est « personnaliste » dans la mesure où elle prend en compte la psychologie des gouvernants et des gouvernés, en considérant que la qualité d’un régime dépend de la moralité des personnes qui détiennent le pouvoir à un moment donné. Cette doctrine politique est donc inséparable de toute une analyse des caractères et des personnalités. On trouve ainsi à travers le Coran et la Sunna un ensemble de critères et de classification des personnalités, mais la typologie qui apparait le plus est celle qui divise les hommes en trois catégories selon leur rapport aux ressources économiques : il y a les personnes altruistes qui méritent le plus de commander car elles utiliseront leur pouvoir pour servir la collectivité et non pour leur intérêt propre, puis les personnes avares sans être cupides qui représentent la majorité des humains qui recherchent leur intérêt sans forcément vouloir nuire aux autres, et enfin les personnes prédatrices qui cherchent à s’accaparer toutes les richesses aux dépens des autres. C’est généralement cette dernière catégorie d’individus qui se sont le plus ingéniés, dans l’histoire, à parvenir au pouvoir pour écraser leurs congénères de leur tyrannie. Concrètement, en islam, ce qui compte c’est que ce soit les « bonnes » personnes qui obtiennent le pouvoir, c’est-à-dire les personnes altruistes, qui ont le souci de faire le bien et de partager les ressources. C’est la raison pour laquelle Ibn Taymiyya cite dans ses traités politiques ce hadith où Dieu dit à Abraham : « Sais-tu pourquoi J’ai fait de toi mon allié ? Car tu préfères donner que prendre ! ». La pensée occidentale est quant à elle « institutionnaliste » car elle ne prend pas en compte le facteur humain, mais uniquement la nature des institutions en place. La plupart des philosophes européens voyaient les humains comme égaux en moralité, souvent dans leur immoralité. Ils postulaient que tout dirigeant abuse de son pouvoir si rien ne l’arrête, et que la vertu en politique ne réside que dans des institutions limitant le pouvoir de ces gouvernants. Concrètement, dans la tradition occidentale, on jugera un régime politique à la présence ou non de contrepouvoirs sous la forme d’institutions et non à la qualité personnelle des dirigeants. Cette différence tient, selon moi, à une divergence philosophique majeure entre Occident et l’Islam dans la définition de la nature humaine. (…)

 

Sur le terrain des idées et en abordant la pensée taymiyyienne, vous allez jusqu’à mettre face à face l’approche philosophique du langage et des idées en islam et celle dominant en Occident – laquelle serait issue de Platon – voyant en cela l’origine du clivage idéologique entre le monde de l’islam et l’Occident.

 

Platon, avec sa théorie des idées, a imposé l’idée que le monde matériel n’est qu’une pâle représentation d’un monde réel, peuplé de « concepts ». Cette théorie est en réalité à la base de toute la tradition philosophique ultérieure, quels que soient ses ramifications et courants, et elle a eu par la suite une influence décisive sur les élites intellectuelles et religieuses des trois religions monothéistes, dont bien sûr les musulmans. Cela a imprimé chez eux l’idée que les mots, les concepts sont préexistants et supérieurs aux réalités factuelles et matérielles. On retrouve les traces de la théorie platonicienne des idées dans les débats sur la fameuse question des « noms et attributs divins ». Les courants de l’islam influencés, consciemment ou non, par la philosophie grecque, niaient certaines formulations du Coran et de la Sunna qui évoquent le « visage de Dieu » ou qui tout simplement affirment que Dieu « entend et voit », en arguant du fait que ces concepts l’assimilent aux humains. Ibn Taymiyya affirme que c’est toute leur conception du langage, des mots et des concepts qui est erronée et qui est à la base de cette polémique. Il détaille donc la vision « coranique » du langage qui prend le contrepied de la vision de Platon. Le langage, les concepts, loin d’être des réalités préexistantes dans un monde supérieur, sont des fictions créées par l’homme au fur et à mesure du temps pour donner une image la plus fidèle possible du Réel. Il en résulte qu’un même mot peut représenter deux réalités différentes, ce qu’on appelle un « homonyme » (mutashâbish dans le Coran). Ibn Taymiyya explique ainsi que les mots « visage » ou « main » pour parler de Dieu n’implique aucun lien avec d’autres êtres affublés eux aussi de ces attributs, mais que ces simples « mots » désignent au sujet de Dieu d’autres réalités qui échappent à la Raison humaine puisque la Raison ne peut concevoir que des choses qu’elle a déjà appréhendées par l’expérience (…)

 

 

Découvrez l’intégralité de notre entretien avec Abu Soleiman al Kaabi des éditions Nawa dans le numéro 4 de Sarrazins, en vente ici : 

Sarrazins N°4