Extrait Sarrazins N°5 I Ces kurdes de l’Islam

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« (…) Avec l’arrêt des invasions mongoles et la conversion à l’islam de nombre d’entre eux, les Kurdes vont peu à peu reprendre du poil de la bête. Dans leur Kurdistan originel, ils créent dans la seconde moitié Moyen-âge plusieurs États indépendants et principautés quand ils ne sont pas retrouvés dans les plus grandes cités musulmanes d’Orient. Marco Polo dit ainsi en avoir rencontré de nombreux à Mossoul lors de son périple vers la Chine. Alep, Le Caire, Gaza, Damas, Jérusalem, Hébron ou Bagdad avaient toutes leurs quartiers kurdes assortis de leurs mosquées et imams. De grands érudits kurdes sont alors, entre le 12 et le 13e siècle chrétien, à signaler. Ainsi de Sayf al-Dīn al-Āmidī, juriste chaféite et adepte des sciences du kalam et de Fakhr-un-Nisāʾ Shuhdah, célèbre savante du hadith et calligraphe à ses heures. Plus tard viendront Ibn al-Ṣalāḥ, grand savant chaféite du hadith, al Shahrazuri, historien et philosophe, Ibn Shaddād, lui aussi un historien mais aussi un juriste, Ibn al-Mustawfī, historien lui aussi, ou encore, le célèbre Ibn Taymiyya, qui était kurde de sa mère. Abū al-Fidāʾ, l’un des derniers princes ayyoubides, avait aussi été l’un  grands érudits de son temps. Géographe et historien, la lune a depuis un cratère portant son nom. Les 14 et 15e siècles chrétiens ne seront pas en reste. Zayn al-Dīn al-‘Iraqi avait été ainsi un grand nom des sciences parmi les Kurdes médiévaux. Savant du hadith, il avait notamment été l’un des professeurs du célèbre savant de l’islam, Ibn Ḥajar. 

 

Sur la plan politique, de nombreux Etats kurdes vont émerger en cette seconde partie du Moyen-âge, tels qu’Ardalan, Badinan, Baban, Soran, Hakkari et Badlis (1). Le plus important d’entre eux restera Ardalan. Fondé au début du 14e siècle chrétien, Ardalan s’étalait sur une partie de l’Irak et de la Perse et avait su se maintenir sur plus de cinq cents ans, jusqu’à sa chute en 1284H (1867). Les Kurdes d’Ardalan avaient cependant dû passer d’un état de vassalité à un autre; ils vont ainsi payer le tribut aux Turcs des Kara Koyunlu et des Ak Koyunlu durant toute l’ère médiévale. Au début de la période moderne, les Kurdes d’Ardalan passent même sous suzeraineté chiite avec l’avènement de l’Etat safavide d’Ismā’il 1er, premier embryon de l’Iran moderne. Mais la bataille de Chaldiran de 920H (1514) vient modifier le cours des choses. Les Ottomans battent à plate couture les Safavides en annexant le Kurdistan. Magnanime, le sultan turc Selim Ier confie alors l’organisation d’une partie des territoires conquis à l’historien à un Kurde de renom, l’érudit et historien Idrīs al-Bitlis. La principauté qui va en sortir, celle de Bitlis, va notamment avoir pour grand souverain Abdal Khān. Décrit par l’explorateur Jean Tavernier comme le plus puissant des princes kurdes, il sera encore loué comme un maître des arts par l’Ibn Battuta des Ottomans, le célèbre Evliyā Çelebī. Sans chercher à s’ingérer dans les règles de succession locales, les Ottomans laissent les Kurdes y être les chefs et juristes. Mais des milliers d’autres Kurdes – sunnites – n’ont pas eu cette chance. Déplacés par les forces safavides plus à l’Est, ils sont comme tous les autres groupes ethniques vivant en Perse soumis à la conversion au chiisme et appeler à faire corps avec l’Etat iranien en devenir. 

 

Entre les 16 et 17e siècles chrétiens, les Kurdes résidant dans les régions reprises aux Ottomans connaissent de nombreux pogroms. En 1015H (1606), lorsque le souverain safavide Shah ʿAbbās reconquis la région de Ganja, il ordonna le massacre général des membres de la tribu kurde de Jekirlu. En 1018H (1609), une bataille de DimDim avait placé Kurdes et Safavides face à face aux abords du lac Urmia, dans le nord-ouest de l’Iran. La prise de la forteresse kurde allait signer l’arrêt de mort de tous les concernés. D’autres tribus furent encore massacrées quand d’autres ont été une nouvelle fois victimes de déportation, notamment vers le Khorassan. Les relations avec les Ottomans n’ont non plus pas été toujours bonnes. Au début du 17e siècle chrétien, le seigneur kurde de Jabal al-Ākrād et d’Alep, un certain Hüseyin Janpulatoğlu, avait été exécuté par Çiğalzade Sinān Paşa faute à une arrivée tardive en une bataille. L’affaire déclencha une révolte menée par son neveu, ʿAlī Paşa, qui, aidé de 30 000 soldats, avait tenté de prendre son indépendance, avant d’être gracié, puis finalement exécuté. Quelques décennies plus tard, une autre révolte avait placé les Kurdes de Bidlis contre les Ottomans, lorsqu’un certain Abdal Khān décida de venger les siens de crimes commis par les premiers en soulevant une armée entière à son compte. La fin fut une nouvelle fois malheureuse pour les Kurdes concernés, qui furent au choix, tués ou graciés. Entre 1056H et 1266H (1646 et 1850), le Kurdistan connaît alors la domination de la maison de Baban. Fondée par Aḥmad Faqīh – qui prétendait curieusement descendre d’une femme franque – la dynastie va longtemps servir aux Ottomans à défendre les frontières d’avec les Safavides d’Iran (…) »

 

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