Et l’Iran chiite fut

En 906H (1501), un basculement se produit dans le monde musulman. La Perse, alors terre islamisée depuis le 1er siècle de l’hégire et berceau de certains des plus grands savants de l’islam – Fakhr al-Dīn al-Rāzī, Abū Ḥāmid al-Ghazālī et al-Tirmidhī y sont nés – est conquise par un homme qui allait en faire le bastion du chiisme duodécimain (ou imamite). De son nom Ismāʿīl 1er, il est un membre de la confrérie – d’abord sunnite et soufie – des Safavides; fort d’une armée de dévoués, il débarque à Tabriz au printemps 906H (1501) avant d’y chasser la dynastie régnante, turque et sunnite, des Aq-Qoyunlu. En deux ans, il fait alors la conquête de la Perse centrale puis bientôt des terres avoisinant la mer Caspienne, pour enfin empiéter sur le Khorassan et y extirper les Ouzbeks du pouvoir. Plus encore, il se permet même une entrée sur l’Empire ottoman à qui il prend l’Irak et ses cités historiques. Sur ses terres, Ismāʿīl 1er rompt alors avec la politique musulmane de ses prédécesseurs que de permettre à la pluralité des cultes : il fait interdire aux Gens du Livre et musulmans l’exercice de leur religion et décrète le chiisme duodécimain comme seule et unique voie possible. L’événement cause alors non seulement l’arrivée de chiites de tout l’Orient, mais provoque l’exil de milliers de sunnites de la région; ceux qui persistent à vivre en Perse sont contraints à la conversion ou mis à mort. Pour l’aider dans son entreprise, Ismāʿīl peut alors compter sur ses Qizilbashs – membre d’élite de son armée – mais aussi sur les meilleurs juristes et érudits chiites de l’instant. L’imposition du chiisme passe aussi par une destruction systématique du patrimoine sunnite. Tomé Pires, ambassadeur portugais en Chine alors de passage dans le pays, relate dans ses notes comment les mosquées sunnites étaient systématiquement réduites en cendres. Idem pour les tombes. Les érudits chiites d’époque (de ʻAlī ibn al-Ḥasan Ibn Shadqam à Niqmatullāh al-Jazāiri) relatent ainsi comment Ismāʿīl avait coeur à déterrer les morts de leur tombe faire de la tombe de célèbres imams sunnites (dont l’imam du fiqh Abū Ḥanīfa et le soufi hanbalite ʿAbd al-Qādir al-Jīlānī) des décharges et toilettes publiques. Organisation de pèlerinages extra-canoniques, pratique de l’anathème lancé à l’égard de compagnons du Prophète Muḥammad ﷺ, fêtes où sont maudits ces derniers, cultes voués aux imams du chiisme; les mesures prises causent remous et scandales, mais la politique du Shah paye : en moins d’un siècle, par la force des choses, la majorité des Perses embrassent la religion de ses souverains. Si Ismāʿīl passe pour le premier et le plus radical d’eux, les souverains safavides resteront pour l’essentiel sur sa ligne. ʿAbbās 1er dit le Grand s’était entre autres fait connaître pour toute la violence de ses conquêtes et les massacres de sunnites qu’il avait occasionnés en Irak. En matière de religion, c’est sous les Safavides que les érudits chiites fixent les fondements de certaines de leurs sciences, ainsi du hadith, et que certains des plus importants savants naissent. Al-Ḥurr al-ʿĀmili, al- Ardabīlī et al-Majlisī sont tous, en imamites radicaux qu’ils étaient, nés au temps des Safavides. Coeur du sunnisme politique, l’Empire ottoman sera constamment dans la ligne de mire des Safavides, et vice-versa. La Perse safavide ne sera cependant jamais à la hauteur sur le champ de bataille et l’on se rappelle encore des frasques du sultan Suleimān 1er dit le Magnifique qui menaçait de trouver le Shah peu importe où il aurait à se cacher. Certains historiens ont d’ailleurs fait remarquer combien l’Empire ottoman avait eu s’occuper de défendre ses frontières avec l’Etat chiite, ceci parfois au détriment de sa défense sur le front chrétien, occasionnant les défaites ottomanes suivantes. Il y aura néanmoins plusieurs tentatives internes ayant eu pour objectif de rétablir le sunnisme en Perse. D’abord celle d’Ismāʿīl II, 75 ans après le début de la conquête du pays, puis celle d’un groupe de Turcs sunnites, qui sous la coupe de Mīr Ways, s’étaient révoltés contre le pouvoir en place avant de renverser la dynastie safavide en 1134H (1722). Ils maintiendront un sunnisme d’Etat moins de 14 ans durant. Un autre, le souverain Nādir Shāh, avait été jusqu’à tenter de faire du jafarisme, l’école de droit de la majorité des chiites, la 5ème école en la matière de l’islam; il avait même fait bannir certaines pratiques hétérodoxes et montré son souhait de se rapprocher du califat ottoman. Mais en vain, à sa mort, le chiisme officiel reprendrait l’entièreté de ses droits. Depuis cette époque, et après l’avènement en 1208H (1794) de la dynastie suivante des Qadjar, l’hégémonie chiite ne fut jamais remise en cause, ni même par la dynastie laïcisée des Pahlavis ayant fondé l’Empire d’Iran en 1342H (1924). La Révolution islamique ayant secoué l’Iran en 1399H (1979) allait permettre à la donne de s’adoucir. Le sunnisme y est désormais toléré, et les ayatollahs et pontes du régime ont depuis invité les chiites de la région à pondéré le radicalisme qui fut celui des Safavides. Mais l’Iran moderne, acculé par bien des puissances étrangères, a certes ses plans, dont celui, toujours aussi cher, que de faire de l’Orient entier le terrain d’une internationale chiite forte et unie. 

Renaud K.

Pour en savoir plus :

  • William Bayne Fisher, P. Avery, G. R. G Hambly et C. Melville, The Cambridge History of Iran, vol. 7, Cambridge, Cambridge University Press, 1991
  • Jean-Paul Roux, Histoire de l’Iran et des Iraniens : Des origines à nos jours, Paris, Fayard, 2006, 523 p.
  • Rudi Matthee, « Safavid Dynasty », sur Encyclopædia Iranica Online, 2008

Comments (1)

  1. Il y a 24 mosquées sunnites à Téhéran ouvertes principalement le vendredi faute de fidèles

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