Esclave et musulman en Amerique

Durant plus de 300 ans, entre dix et quinze millions d’-hommes et de femmes furent déportés d’Afrique noire et réduits en esclavage sur le continent nord et Sud-Américain. De 10 à 30 % d’en-tre eux, selon les estimations, étaient musulmans.

Tandis que l’Empire songhaï s’était effondré, défait par les armées du Maroc lors de la fameuse bataille de Tondibi, une multitude de proto-États s’étaient constitués dans cette zone qu’on appelait le Soudan, qui couvre actuellement la partie centre-est de l’Afrique. Tous se livraient à la guerre afin de regagner l’hégémonie autrefois détenue par les émirs et sultans qui avaient fait l’âge d’or de la région. Opposant le plus souvent les musulmans aux païens, ces luttes intra-africaines avaient su très largement bénéficier aux marchands occidentaux qui pouvaient s’y approvisionner en main-d’œuvre peu onéreuse. À des vendeurs, musulmans, les négriers rachetaient ainsi des lots entiers d’hommes plus tôt capturés à l’intérieur des terres. Si la plupart d’entre eux étaient des animistes ou païens défaits au Jihad, d’autres étaient au contraire comptés parmi les musulmans. Faute d’avoir pris part à la mauvaise guerre ou d’être suspectés de paganisme, ces malheureux se sont retrouvés les fers aux pieds à devoir traverser l’Atlantique vers les Amériques.

Comme en attestent les révoltes de Bahia au Brésil, la mutinerie de l’Amistad ou les multiples tentatives d’évasion retranscrites par écrit çà et là, les esclaves musulmans pouvaient parfois être nombreux. Leur appartenance à l’islam était d’ailleurs très tôt regardée comme un problème. Aux prémices de la traite, le Royaume d’Espagne déclarait déjà en 940H (1534), dans une ordonnance que « dans un nouveau pays comme celui-ci où la foi [les catholiques] n’est que récemment semée, il est nécessaire de ne pas laisser se propager là la secte de Mahomet ou de tout autre ». Ils préféraient notamment l’envoi de ladinos, des musulmans convertis au christianisme, notamment ceux capturés après la Reconquista espagnole après 1492. La forte cohésion qu’il pouvait y avoir entre eux et l’usage de la langue arabe leur permettant de se reconnaître et communiquer pouvaient être autant d’éléments facilitant les révoltes et mutineries. La formation militaire de certains, qui étaient en leur pays de véritables combattants, était un problème plus grand encore. Il était ainsi connu que les esclaves compris comme des musulmans pouvaient être les plus résistants et enclins à la désobéissance, ils étaient par conséquent sujets à une surveillance accrue. Nombre d’entre eux furent cependant contraints d’abjurer leur foi. Ceux-là devaient ainsi de changer de nom, aller à l’Église et renoncer à toute pratique de l’islam. Leurs enfants, quand ils en avaient, leur étant enlevés en bas âge, rendant impossible la transmission de l’islam dans la plupart des cas. Mais, pour certains, il en fut tout autre.

Détenus par des maîtres esclavagistes peu regardants quant à leur islamité, il est de nombreux cas connus d’esclaves musulmans ayant pu accomplir, garder et vivre leur religion sans trop de censure. On en voyait même accomplir leurs prières quotidiennes, jeûner le mois de ramadan, quand les femmes, devenues le plus souvent des servantes, savaient garder leur voile sur la tête. Instruits, sachant lire et écrire l’arabe, maîtrisant les armes et/ou des métiers divers, connaissant le Coran et pourvus d’une éducation dénotant de celle des païens, ces esclaves-là se voyaient souvent confiés la gestion des plantations, occupant parfois des postes qui ne pouvaient incomber habituellement qu’aux seuls Blancs. Car dans l’imaginaire d’époque, il était impossible pour un Noir de faire signe d’une éducation et d’une culture raffinée, l’on croyait parfois avoir à faire à des Maures, soit ces êtres à la peau foncée professant l’islam, issus des Etats du Maghreb. C’est ainsi que beaucoup d’entre eux avaient pu retrouver la liberté jusqu’à parfois réussir à rentrer après un long périple sur leur terre.

Sur la base de récits et carnets d’époque, nous disposons aujourd’hui de connaissances précises sur certains de ces musulmans déportés aux Amériques. C’est le cas d’Omar ibn Saïd. Né dans l’actuel Sénégal, cet homme a laissé à ses contemporains pas moins de quatorze manuscrits qu’il avait rédigé lui-même en arabe. Capturé à l’âge de 37 ans, l’on sait au travers de ses écrits autobiographiques qu’il avait dans son pays étudié l’arabe, le boundou et le fouta, ainsi que les sciences islamiques avant d’avoir été malencontreusement été capturé puis vendu. C’est à Charleston, aux Etats Unis, qu’il intégra le camp des travailleurs forcés. L’un de ses manuscrits contient notamment l’intégralité de la sourate al Mūlk du Coran. Le cas d’Abd Ar-raḥmān ibn Sori est tout aussi intéressant. Fils du sultan de l’imamat du Fouta Jalon, il avait été capturé après avoir mené une bataille qu’il perdit, puis vendu à des négriers pour finir au Mississippi. Racheté par un certain Thomas Foster, sa maîtrise de la culture du coton apprise au pays l’avait rendu rapidement indispensable dans les champs. Il fut même fait chef, bénéficiant de quelques largesses, dont celle de pouvoir cultiver sa propre parcelle de terre et vendre ses produits au marché. Doué pour les langues et sachant les sciences islamiques, Abd Ar-raḥmān fit une si grande impression auprès des Blancs qu’il attira rapidement toute la presse locale. Il avait ainsi reçu l’opportunité d’écrire une lettre en direction de sa famille, qui passa, une fois arrivée en Afrique, dans les mains du sultan marocain en personne. Touché, celui-ci réclama sa libération en personne au président américain Adams. Concédant à la requête du sultan, le président américain permit ainsi à Abd Ar-raḥmān de réunir la somme nécessaire à son rapatriement en Afrique.

Le récit de l’Amistad, ce négrier espagnol repris par les captifs eux-mêmes après une mutinerie, est aussi emblématique. Échouant au large de New York, en 1839 de l’ère chrétienne, faute d’avoir su regagner l’Afrique, les mutins furent tous placés en détention et placés au centre d’un procès resté fameux. Libérés par un tribunal américain ayant convenu qu’ils n’avaient pas valeur à être vendus comme esclaves, ils avaient eux aussi tous été rapatriés en Afrique. Lors de l’une des séances au tribunal, l’administrateur de l’ex-gouverneur britannique avait apporté un témoignage intéressant : « A l’un de ceux à qui j’ai parlé, je répéta une forme de prière mohemmedienne, en arabe ; l’homme, immédiatement, reconnu la langue, et répéta les mots Allah Akbar. L’homme derrière ce Nègre, à qui je m’adressa, en lui disant salam aleykum, immédiatement … répondit aleykum salam.. »

Bien qu’’ils aient été des centaines de milliers à avoir vécu aux Amériques, ces musulmans faits esclaves n’avaient que rarement pu transmettre leur religion à leurs descendants. À tel point que certains petits-enfants de captifs musulmans ne savaient même plus que leurs ancêtres en étaient, allant jusqu’à s’imaginer qu’ils adoraient la lune et le soleil, du fait de leurs prières faites de l’aube au soir. Les difficultés quotidiennes dues à leurs conditions, les christianisations forcées et l’absence d’un enseignement islamique adéquat, eurent raison de l’islamité des générations successives. Certaines influences ont néanmoins traversé le temps. On observe ainsi encore aujourd’hui des vaudous, aux Caraïbes, saluant leurs divinités avec un salam en se mettant à genoux et en levant les bras vers le ciel. Sur l’île de Sapelo, où Bilali Muham-mad, l’un des esclaves musulmans les plus célèbres, aura eu sa descendance, les hommes et femmes sont encore séparés dans des églises construites en direction de La Mecque. Les fidèles y entrent d’ailleurs après avoir enlevé leurs chaussures et les femmes s’y couvrent la tête.

Renaud K.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.