Enquête en Roumélie, de Harun Lejeune

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(…) En 1526, à bientôt dix-sept ans, Yusuf avait déjà acquis une quantité de connaissances qui ne restaient plus qu’à être mises en pratique. Et ce n’était pas l’envie qui lui manquait, lui qui avait un goût insatiable pour l’aventure, mais la décision finale revenait à la considération son père. Cette idée de donner des responsabilités à son fils trottait bien sûr dans l’esprit d’Ömer Reis depuis quelques temps, lui qui le voyait grandir, jour après jour entre les ateliers et les quais de l’Arsenal Impérial. C’est alors qu’un jour du mois de Ramadan 932, après la prière de midi, qu’ils effectuèrent ensemble dans la mosquée Arap, située dans le voisinage de leur maison, que le père interpella son fils : 

— Yusuf, accompagne moi et écoute ce que j’ai à te proposer ! Oui, père, je suis à ton écoute.

Et le long des murs accolés à la rive gauche de la Corne d’Or, qu’ils suivirent jusqu’à leur demeure de l’Arsenal, Ömer Reis fit comprendre à son fils qu’il le considérait dorénavant comme un homme et qu’il comptait sur lui pour effectuer sa première mission sur le terrain. Il lui rappela que le Sultan qui était en campagne en Europe, leur avait laissé le soin de veiller à la sécurité de L’Empire ; et qu’en contrepartie de la confiance du Sultan, il leur fallait œuvrer afin de préserver l’ordre et la paix dans la Patrie. Yusuf, entre la joie et l’appréhension, ne put s’empêcher de montrer sa curiosité quant à cette fameuse mission. 

— Père qu’attends-tu de moi exactement ? Que vais-je devoir faire ? 

Son père ne lui révéla qu’un seul élément :

— Tout ce que je peux te dire, c’est que tu seras  accompagné par ton oncle, mon frère Seydi Ali, qui sera ton guide et te prendra sous sa protection 

Rentrons à la maison, afin que cela reste entre nous deux, et je te révélerais plus de détails. Peu de temps après, ils arrivèrent à leur domicile, saluèrent les membres du foyer qui leur répondirent en cœur : 

— As salamou ‘alaykoum wa rahmatoullahi wa barakatouh 

— Wa ‘alaykoum as salamou wa rahmatoullahi wa barakatouh 

Ils prirent place sur les fauteuils du salon, là où étaient déjà assis le petit frère de Yusuf, Mohammed, de sept ans son cadet et sa petite sœur, Safiye alors âgée de six ans. Leur père annonça que leur grand frère était maintenant fin prêt à quitter la famille pour une courte période afin d’effectuer une mission avec son oncle paternel. La mère de Yusuf, ayant entendu ces paroles, les rejoignit à la fois fière de son fils et craintive de ce qui pourrait lui arriver lors de cette mission encore inconnue. Curieuse, elle demanda plus de renseignements à son mari,  qui l’informa en même temps que Yusuf qui ne savait pas encore en quoi consistait exactement la tâche qu’il aurait à accomplir. 

—  Notre fils, qui sera accompagné par mon frère Seydi Ali, rejoindra l’Amiral Kurtoğlu Muslihiddin Reis à l’Arsenal de Gelibolu avec lequel il participera à des missions d’inspection des embarcations en Mer Egée. 

—  Je serai entre de bonnes mains, et doublement protégé In cha Allah 

Son père lui révéla les derniers détails, lui donnant l’horaire à suivre : 

— Vous embarquerez, toi et ton oncle, le troisième jour de pleine lune du mois de Zilkade pour Gelibolu avec une flotte de dix galères offertes par le Sultan à Muslihiddin Reis qui en est prévenu et qui vous y attendra. 

Je te remercie père. Dit Yusuf. Tu peux avoir confiance en moi, je ne te décevrai pas. 

—  Que Dieu te vienne en aide et t’assiste, lui dit sa mère en invoquant sur un ton mi-triste mi-réjoui. 

Environ un mois et demi passa et le grand jour arriva. Après avoir fais ses adieux à se famille et embarqué sur une galère destinée à la flotte de Muslihiddin Reis, Yusuf était maintenant en compagnie de son oncle paternel, Seydi Ali, avec qui il traversa la Mer de Marmara, laissant derrière eux la Tour de Galata et le palais de Topkapı qui dominaient la ville d’Istanbul. Après une journée de navigation, Yusuf et son oncle arrivèrent face à la citadelle de Gelibolu. 

— Nous voici arrivés Yusuf, Gelibolu, la porte du détroit des Dardanelles, là où aucun ennemi ne passera jamais! Ni par terre, ni par mer. 

Les Dardanelles sont infranchissables! In cha Allah. Une fois arrivés au port, Yusuf et Seydi Ali se présentèrent chez Muslihiddin Reis qui fut ravi d’accueillir sous ses ordres le fils d’un de ses anciens compagnons des mers avec qui il participa à ses plus beaux faits d’armes. Il lui promit d’être comme un père pour lui et de lui inculquer tout ce qui pourra lui être utile sur terre comme sur mer. Son oncle, qui connaissait déjà l’Amiral acquiesça, rassurant Yusuf, puis lui demanda : 

—  En quoi consistera exactement notre mission Reis ? 

—  Nous allons inspecter les embarcations suspectes qui naviguent en Mer Egée! Cette mer avec ses centaines d’îles est l’endroit idéal où pourraient se cacher traitres et espions dans le but de comploter  contre notre Patrie. Et nous avons ordre d’insister  sur les bateaux vénitiens ! —Ne sommes-nous pas en paix avec eux  actuellement ? reprit Yusuf — Mon fils, c’est justement en temps de paix que les  ennemis préparent la guerre ! Nous les soupçonnons grandement d’intelligence avec l’ennemi Séfévide ainsi qu’avec les Habsbourg ! 

En effet, alors que le Sultan Süleyman était en campagne en Hongrie, des révoltes menées par Kalender Çelebi avaient lieu en Anatolie centrale en synchronisation avec la marche du Sultan vers l’Europe. La main Séfévide était sans aucun doute derrière cette rébellion. Il leur fallait donc empêcher les puissances ennemies de se contacter afin qu’elles n’élaborent aucun plan commun ayant pour but de livrer bataille à l’Etat Ottoman déjà occupé à régler ses comptes sur le front hongrois. 

Le lendemain matin, nos deux hommes faisant maintenant partie de l’équipage de Muslihiddin Reis avaient embarqué sur les galères nouvellement venues du chantier naval, ils traversèrent le détroit des Dardanelles jusqu’àSeddülbahir, laissant l’île de Bozcaada à babord, puisprirent la direction de l’île de Gökçeada, dont ils longèrent la côte sud, pour ensuite faire face à l’île de Limni où ils inspectèrent plusieurs bateaux de pêche et autresembarcations commerciales, tous en règles qu’ils soientvénitiens, génois, appartenant au Duché de Naxos et même ottomans. C’est en quittant l’île de Limni, à mi-distance entre celle-ci et l’île de Bozbaba alors qu’ils se dirigeaient versl’île de Midilli qu’ils aperçurent un bateau de pêche suspectavec quatre personnes à bord. L’amiral prit la décision de l’aborder et de l’inspecter afin d’enlever le moindre doute à son égard. (…)

 

Extrait de Enquête en Roumélie, un roman de Harun Lejeune, publié en 2019.

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