Du judaïsme à l’islam, itinéraires

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Les juifs font partie du paysage musulman depuis le vivant du Prophète Muḥammad ﷺ. Nombreux à Médine au début de l’hégire lors de l’émigration des musulmans mecquois, les juifs y formaient les tribus les plus en place, politiquement et économiquement. Pacifiques, puis conflictuelles – les juifs de Médine complotaient avec les polythéistes mecquois – ces précoces relations judéo-islamiques avaient permis l’émergence de premiers convertis. On se souvient d’ʿAbd Allāh ibn Salām, rabbin le plus influent parmi les Arabes devenu un compagnon du Prophète ﷺ. Il s’était illustré en érudit comme au combat lors des conquêtes du Sham. Lors du règne d’῾Umar Ibn Al-Khaṭṭāb, c’est Ka’b al-ahbār que la tradition musulmane a su retenir. Ayant accompagné le calife dans ses conquêtes, il avait pris le parti des Omeyyades lors du premier conflit civil des musulmans avant d’être l’un des transmetteurs d’isra’iliyat (récits israélites anciens) les plus consultés. Al-Ṭabarī se servira de ses narrations tout du long de son Taʾrīkh al-rusul wa-l-mulūk, somme d’histoire ayant servi à la rédaction de nombre de biographies du Prophète ﷺ. Le Prophète ﷺ lui-même avait d’ailleurs épousé une juive devenue musulmane : Ṣafiyya bint Huayy.  En faisant la conquête de la Perse, du Maghreb, puis d’al-Andalus, les musulmans font connaissance avec de nombreuses tribus juives. Certaines leur ouvrent même les portes des cités à leur arrivée afin de se libérer du pouvoir chrétien. Les conversions restent cependant rares, et l’on ne saurait s’assurer si l’adhésion soudaine à l’islam de certaines tribus était le fruit d’une conversion sincère ou de l’opportunisme. Il est par contre certain que la fulgurance des conquêtes musulmanes en avait convaincu plus d’un; chacun d’eux y voyant une annonce divine et l’imminence de la venue du Messie. De Damas à Cordoue, il sera sinon fréquent durant tout le Moyen-âge de voir des juifs à des postes de vizir ou banquier du calife. Si la plupart gardaient pour religion le judaïsme, certains s’étaient convertis à l’islam. C’est le cas du vizir Yaʿqūb ibn Killis, qui, au 10e siècle chrétien, avait servi les pouvoirs sunnites et chiites à côté de ses travaux en mathématiques et son mécénat à destination des étudiants en sciences islamiques. Les conversions de juifs à l’islam avaient souvent lieu dans les milieux élitistes et il était courant que ceux devenus musulmans se distinguent par une attitude tout à fait hostile à leur ancienne religion. On peut citer en ce sens les érudits Yaḥyā al-Maghribī et ‘Abd al-Ḥaqq al-Islāmī. Le premier, un astronome né à Fès au 12e siècle chrétien, est l’auteur d’un traité critique : Ifḥām al-Yahūd (Comprendre les juifs); le second, né à Ceuta sous les Mérinides, est lui l’auteur d’un al-Sayf al-Mamdūd fī l-Radd ‘alā Aḥbār al-Yahūd (L’épée étendue pour réfuter les rabbins des juifs). Parfois suspectés de ne pas s’être convertis véritablement, d’autres érudits anciennement juifs (voir Ibn ʿAqnīn) ont ainsi témoigné de l’intolérance qui avait caractérisé certains pouvoirs. Ainsi des Almohades et Fatimides. Accueillis au Maghreb puis dans l’Empire ottoman, les juifs d’al-Andalus soumis à l’exil lors de la Reconquista avaient été rares à se faire musulmans. De nouvelles conversions sont connues après le 17e siècle chrétien autour d’Istanbul lorsque le faux messie juif Sabateï Tsevi fit par de sa conversion après son arrestation. Qu’elle ait été consentie ou non, on sait en tout cas qu’il avait initié un brassage des différentes traditions et façonné les mouvement sectaires et messianistes des Dönme et des Frankistes. La contre-réaction juive se manifestera d’ailleurs par l’arrivée du mouvement ultra-orthodoxe des hassidiques. Avec le déclin du califat au 20e siècle, si les conversions se font rares, certaines ne manquent pas de se faire remarquer. C’est le cas du célèbre auteur Leopold Weiss. Journaliste, il avait embrassé l’islam après un séjour en Palestine. Devenu Muhammad Asad, opposé au sionisme, il avait pêle-mêle servi le roi d’Arabie saoudite, participé à la création du Pakistan avant de rédiger la première traduction en anglais du recueil de hadith d’al-Bukhārī.

 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • Lewis, Bernard (1984). The Jews of Islam. Princeton: Princeton University Press.
  • Stillman, Norman (2006). « Yahud ». Encyclopaedia of Islam. Eds.: P.J. Bearman, Th. Bianquis, C.E. Bosworth, E. van Donzel and W.P. Heinrichs. Brill.
  • Histoire des relations entre juifs et musulmans, dir. Abdelwahab Meddeb et Benjamin Stora, Albin Michel, 2013.