D’ibn Sina à al Farabi

 

Dans ses réfutations écrites des philosophes présentes dans son autobiographie « manqidh min ad-dalal » ou dans son « Tahafut al falasifa » (l’incohérence des philosophes), le docte médiéval Abu Hamid al Ghazali semble manquer à faire une claire distinction entre la philosophie d’al Farabi et d’Ibn Sina. Pour al Ghazali, ces deux là seraient devenus des incroyants pour au moins trois raisons. Déjà pour avoir soutenu que le monde était prééternel (qadim), c’est-à-dire qu’il n’a pas de Créateur ; puis qu’il n’y aura pas de résurrection des corps, mais plutôt une résurrection des âmes ; et enfin pour avoir laissé sous-entendre qu’Allah a une connaissance du monde non détaillée. Or, au-delà de ces seules vues, il semblerait qu’il y ait bien de plus profondes différences entre ces deux penseurs.

Première différence et non des moindres : au-delà de l’islamité réelle ou non d’Ibn Sina, celui-ci se réclamait bel et bien de l’islam, au contraire d’al Farabi, qui lui ne fait à aucun moment mention de son islamosité. C’est d’ailleurs assez ironique puisque jusqu’à aujourd’hui, il est courant d’entendre des musulmans, soucieux de faire associer l’islam à la bonne pratique de la philosophie, mettre en avant le personnage en le présentant comme un indiscutable penseur musulman. Se pensait-il musulman ? Rien dans ses écrits ne l’atteste clairement.

Deuxième différence : pour al Farabi, le statut de philosophe est plus éminent que le statut de Prophète. La philosophie, comme pour la plupart de ses prédécesseurs grecs et arabes, est ainsi supérieure à la prophétie. Pour Ibn Sina, certes, le philosophe est éminent, mais le prophète ne saurait se retrouver hiérarchiquement en dessous.
Troisième différence : pour al Farabi, le Prophète s’est adressé à la foule de manière allégorique sans qu’il n’en soit véritablement conscient. Alors que pour Ibn Sina, si le Prophète a usé de quelques allégories, il avait tout de même connaissance des réalités profondes des choses qu’il exposait à qui voulait l’entendre. Aussi, au-delà de ce qui différencie ici les deux savants, ils s’entendent là sur le fait qu’il est selon eux nécessaire de s’adresser à la masse des gens de façon allégorique. L’être humain ne peut chez eux qu’appréhender le réel au travers de l’image et la symbolique, sans quoi il serait incapable de comprendre les choses.

Quatrième différence : al Farabi considère qu’il n’y aura pas de résurrection concrète des corps et des âmes, et que le paradis et l’Enfer ne sont que des images. Là aussi, il est ainsi question de considérer que lorsqu’Allah parle de cela aux gens, ce n’est que par allégorie. Ceci par nécessité, car c’est uniquement en faisant par l’image craindre l’Enfer, ou au contraire, en espérant le Paradis, que l’être humain pourra correctement se comporter dans la Cité. Pour Ibn Sina, ce qu’Allah au travers de Son Messager avance aura bel et bien lieu, sauf que la résurrection sera simplement de l’ordre du spirituel.

Philosophe, mais aussi érudit en sciences islamiques, chimiste, astronome et médecin, Ibn Sina se rendra notamment célèbre grâce à son fameux Canon de la médecine, des siècles durant étudié en Europe. Ses disciples l’appelaient Cheikh al Raïs ou encore le troisième maître (après Aristote et al Farabi). Al Farabi, lui, sera sans conteste le plus grand des philosophes propres à la civilisation arabo-musulmane, commentateur de Platon et théoricien de la musique, il s’était en son temps aussi fait remarquer pour ses travaux sur les anges : l’angélogie. Tous deux auront vécu entre le 3ème et le 4ème siècle de l’hégire.

Akram Ben

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