D’esclave à franc-maçon, le destin d’Angelo Soliman

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Né dans la première moitié du 18e siècle chrétien au nord-est du Nigéria au sein du peuple Kanouri, Mmadi Make fut, après un conflit armé sur ses terres, réduit en esclavage pour être vendu en Europe. Débarquant à Marseille alors qu’il n’a pas dix ans, il finit dans les mains d’une marquise qui se charge de son éducation. Musulman, il est fait chrétien, se rebaptisant Angelo Soliman pour enfin, en 1146 de l’hégire (1734) arriver chez un nouveau propriétaire, le prince Georg Christian, Fürst von Lobkowitz, gouverneur impérial de Sicile.

Devenu le valet de chambre et le compagnon de voyage du prince, Angelo l’accompagne jusque dans des campagnes militaires. C’est en sauvant la vie à son maître sur le champ de bataille que son destin prend un tour nouveau. Des plus courtisés, il est, à la mort de Lobkowitz, repris par le prince de Liechtenstein, Joseph Wenzel Ier de Vienne. Éduqué et doté d’un esprit raffiné, on lui confie alors la tâche de faire l’éducation du prince héritier, Aloys I. En 1181H (1768), Angelo, jouissant d’une relative liberté de mouvement, épouse une certaine Magdalena von Kellermann contre l’avis de son maître, qui le licencie sur-le-champ. Mais celui-ci reconnaissant tout le talent de Soliman, décidera de le rappeler à ses côtés quelques années après.

Cultivé, libre et habillé des vêtements des plus grands couturiers, Soliman est invité dans tous les cercles intellectuels de Vienne. Sachant six langues et étant habile maître d’épée, il est encore connu comme un excellent navigateur. À la cour comme chez lui, il devient même un ami intime de l’empereur autrichien Joseph II et de certains des plus hauts hommes d’État d’alors. En 1197H (1783), depuis devenu le père d’une fille, Joséphine, Soliman saute le pas et intègre la franc-maçonnerie viennoise. Plus qu’un simple disciple, Soliman gravite rapidement les échelons, pour se faire l’adjoint au grand maître des cérémonies. Là-bas, il y flâne aux côtés des plus grands écrivains et lettrés du moment, tels Ferenc Kazinczy et  Ignaz Edler von Born. Il fréquente surtout Mozart, composant même quelques titres de musique classique appréciés. Il est par ailleurs dit que Soliman inspira le personnage de Bassa Selim dans l’opéra de Mozart, l’abduction du Seraglio. 

Soliman meurt en 1210H (1796) d’un arrêt cardiaque, alors qu’il se baladait comme à son habitude dans les rues de la capitale. Soliman fascinait les convives de son vivant; le nouvel empereur, François II, décide qu’il devra fasciner encore. À la stupeur de sa fille Joséphine, sa dépouille est alors emmenée dans un laboratoire pour y être tout simplement désossée. On enterre ses organes quand sa peau est confiée au sculpteur Franz Thaller, qui a pour ordre de la tendre sur un modèle en bois. Empaillé, il est alors habillé de plumes et de coquillages pour mieux être exposé dans le cabinet de curiosité impérial. Finalement ajouté à une exposition sur l’Afrique, son “corps” fut détruit par les flammes en 1264H (1848) après une explosion ayant touché le bâtiment, mettant ainsi fin à l’innommable mise en scène qui se tenait là depuis plus d’un demi-siècle. 

Renaud K.