Des soufis au Jihad

Il est souvent compris que le soufisme (at-taṣṣawuf) n’est qu’une branche spirituelle, et même pacifiste de l’islam. Si des confréries et autres réformateurs contemporains font certes vivre aujourd’hui cette idée, l’on voit apparaître cette définition du soufisme qu’au 19e siècle chrétien par la publication de travaux d’orientalistes oeuvrant à l’élan colonialiste d’époque. Il s’agissait, pour les autorités coloniales de Londres ou Paris, de faire effectivement germer l’esprit de la résilience dans le coeur des conquis par l’entremise de confréries – des structures alors influentes et rassembleuses – ayant opté pour la collaboration plutôt que le combat. L’islam devait être spirituel ou ne plus être; et au soufisme d’endosser le rôle de fil conducteur. C’est pourtant faire l’impasse sur plus d’un millénaire de faits et productions que de cloisonner ainsi ce qui fut la science/discipline de certains des plus grands imams de l’Histoire. Au 11e siècle chrétien, avant que le soufisme ne se fasse un chemin au travers des confréries qui feront toute sa renommée, al-Ghazālī, présenté comme l’un des penseurs les plus profonds – et spirituels – du soufisme, préconisait déjà de faire la guerre au moins une fois l’an. Entre deux rappels à la Loi et autres réfutations du chiisme et de la philosophie, il adoubait encore le souverain des Almoravides, Yūsuf ibn Tāshfīn, dans sa conquête d’al-Andalus. ʿAbd al-Qādir al-Jīlānī, considéré comme l’imam ayant inspiré la création de la première des confréries, la Qadiriyya, était encore un fervent juriste hanbalite ayant émis les fatwas les plus sévères à l’égard des musulmans s’éloignant de la Loi. Ainsi d’Ibn ʿArabī, peut-être la figure savante la plus révérée – en réalité très méconnue – dans les cercles soufis. Poète, théologien spéculateur et mystique véritable, ses traités de droit laissent pourtant apparaître un personnage ô combien animé par la lutte armée contre les infidèles et l’application de la shari’a. Une attache à la Loi qui n’avait rien à envier à celle, plus tard, d’un Ibn Taymiyya dont on dit qu’il était lui-même un soufi des plus orthodoxes. Entre autres ouvrages, son traité sur le soufisme, al-Ṣūfiyya wa-l-fuqarāʾ, a sans doute aidé à conforter cette idée. Vanter le Jihad et le faire : al-Shādhilī, illustre maître soufi derrière la confrérie portant son nom, est vu en 648H (1250) le sabre à la main défendre l’Egypte contre l’arrivée des Croisés, lors de la bataille de Mansura. L’autre soufi de l’époque, et accessoirement l’un des érudits musulmans les plus appréciés de ses pairs, ʿIzz al-Dīn ʿAbd al-Salām, y avait également participé. Ses prêches enflammés – ainsi que son livre, Aḥkām al-jihād wa-faḍā’ilihi – avaient fait de lui le propagandiste militaire le plus pamphlétaire de son temps. Sultans et émirs ne seront pas en reste. Aussi fermement attaché à la Loi et à la lutte contre les Croisés, le sultan Ṣalāḥ al-Dīn avait fait le gros de son éducation dans les écoles soufies de son temps. La quasi-totalité des souverains mamelouks, ces Turcs et Slaves élevés au son de l’épée et ayant ensuite régné sur le Moyen-Orient durant 250 ans en feront de même. Ainsi de l’essentiel des souverains ottomans ensuite, ceci de Selīm à ʿAbd al-Ḥamīd. Tous avaient entre deux campagnes militaires en Europe ou contre les chiites en Perse suivi les enseignements de quelques maîtres naqshbandis ou shadilites. Plus à l’Est, c’est le dernier grand Moghol, Awrangzīb, qui, en Naqshbandi, avait au début du 18e siècle chrétien fait de la Loi islamique et du Jihad la norme dans le sous-continent indien. Plus tôt, au même endroit, l’on se souvient de l’action d’Ahmad al-Sirhindī. Juriste et théologien soufi, il avait travaillé à réfuter l’oeuvre de son souverain, l’Empereur Akbar, qui s’était alors donné pour mission la création d’une religion nouvelle et syncrétique pour l’Inde d’époque; al-Sirhindī avait entre autres oeuvré à la complète réapplication du statut du dhimmi. Que dire de Walīullāh Dehlawī, l’imam des Indes islamiques, ardent hérésiologue et acteur, par la plume, du Jihad et de la revivification de la Loi islamique ? L’Asie, lieux de tous les soufismes, sera encore le terreau ayant permis l’émergence de bien de mujahidins ayant lutté contre l’ingérence européenne. Ainsi de l’Afghanistan depuis deux siècles, de ses premiers souverains aux Talibans d’aujourd’hui; tous élevés au rythme des lettres et proses des soufis les plus orthodoxes. Tandis que le travail de sape consistant à faire la caricature du soufisme commençait déjà à se matérialiser, ce sont encore des rangs de l’ascèse et de la contemplation que sortaient certains des plus grands Hommes de la résistance islamique : l’imam du Caucase, Shāmil, contre les Russes; l’émir ʿAbd al-Qādir contre le colon français; le martyr ‘Umar Mukhtār, contre les Italiens en Libye; le Sheikh Saʿīd contre Atatürk après son abolition du califat et de la shari’a en Turquie. Le réveil islamique que connaît l’Afrique de l’Ouest à la veille de la colonisation est encore le fruit d’un certain soufisme. Al-Hājj ʿUmar Tāl, fondateur de l’Empire toucouleur; Sékou Amadou, fondateur de l’Empire Macina; Samory Touré, fondateur de l’Empire Wassoulou; ou encore ‘Uthmān ibn Fūdī (Usman Dan Fodio), fondateur du califat de Sokoto; tous avaient mené le Jihad en membre de leurs confréries soufies respectives. L’on pourrait encore mentionner le cas des sultans et guerriers des Etats et îles d’Asie du Sud-est ou des révoltes de Huis ou Ouïghours contre l’establishment chinois; tous des membres plus ou moins affirmés de confréries aussi diverses que variées. Ainsi, si faire aujourd’hui rimer soufisme et combat paraît singulier, l’idée n’avait jusqu’à il y a peu gêner aucun esprit; elle était même une constante, une règle, un choix de vie assumé par bien des grands Hommes de l’islam. Et les récits de vie de chacun et les oeuvres des autres en témoignent. 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • Jihad in Premodern Sufi Writings, Neale, Harry s., Palgrave Macmillan, 2017
  • Justifying War: The Salafi-Jihadi Appropriation of Sufi Jihad in the Sahel-Sahara, Abdulbasit Kassim & Jacob Zenn, Hudson Institut, 2017
  • Henri Laoust, La politique de Ghazâlî, Paris, Geuthner, 1970

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