Des savants au Jihad

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Qu’ils aient été théologiens, historiens ou juristes, les savants de l’Islam ont très souvent dépassé leur simple rôle de dompteur de lettres pour se rendre au combat quand les autorités le sonnaient. À l’entrée du 3e siècle de l’hégire, ash-Shāfīʿi s’était ainsi, déjà, illustré lors du Jihad mené par les Abbassides contre les Byzantins; il montait la garde sur les défenses de la cité égyptienne d’Alexandrie. Toujours en Égypte, Ibn Khaldūn avait, sous les ordres du gouverneur – mamelouke – d’époque, al-Nāṣir, été envoyé au front six siècles plus tard contre le très fameux Tamerlan, conquérant mongol, ayant, sur le modèle de Gengis Khan, ravagé l’Orient en son temps. Le rencontrant à Damas, il avait été l’envoyé officiel censé ramener le conquérant mongol à la raison, qui, faute de mieux, avait été si impressionné par le savant de Tunis qu’il avait cherché à le garder à sa cour. Entre temps, ce sont les célèbres Abu Madyan et l’historien chaféite Ibn `Asākir qui s’étaient montrés aux côtés de Ṣalāḥ ad-Dīn dans sa guerre contre les Croisés en Palestine. Le premier, né en al-Andalus, et connu comme l’introducteur du soufisme initiatique au Maghreb, avait ainsi participé à l’une des batailles menées par le sultan d’Égypte sur le chemin du retour de son pèlerinage à La Mecque. Il y avait même perdu une main. Bien plus tard, ce sont les illustres Shamil et ʿAbd al-Qādir qui se feront un nom des lettres aux armes. Tous deux des imams et êtres spirituels reconnus dans leur contrée respective, le Caucase pour l’un, l’Algérie pour l’autre, ils seront à la tête de la résistance armée contre leurs envahisseurs, Russes pour le premier, Français pour l’autre, entrant ainsi au panthéon des religieux partis en guerre. L’Afrique noire ne fut pas en reste et l’on n’y compte pas le nombre conséquent de maîtres soufis et théologiens divers ayant pris les armes contre les conquérants chrétiens de ces deux derniers siècles. Le cas d’Usman Dan Fodio est emblématique. S’il n’a pas eu pour adversaire un quelconque Européen, il avait après une carrière d’imam et lettré mené un Jihad certain contre les rois voisins jugés déviants et païens ayant conduit à la création du fameux Califat de Sokoto, l’un des derniers grands Empires islamiques d’Afrique du centre est de l’ère moderne. Auteur d’épitre sur l’unitarisme divin, il avait encore eu pour fille l’une des plus célèbres lettrées de l’Afrique précoloniale. Bien plus tôt, au début du 14e siècle chrétien, tandis que les Mongols, stoppés dans leurs avancées, avaient eu le temps de s’islamiser en occupant l’Est musulman, c’est le théologien hanbalite Ibn Taymiyya qui s’était plusieurs fois illustré le sabre à la main. Rencontrant les chefs mongols pour des pourparlers, il participait encore après moult exhortations à la guerre aux batailles menées par les Mameloukes contre les chiites et leurs alliés parmi les Tatars en Syrie.

 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • Alfred Morabia, Le Gihad dans l’Islam médiéval, Albin Michel,
  • Rudolph Peter, Jihad in Mediaeval and Modern Islam, Brill,
  • Anne-Marie Eddé, Saladin, Flammarion, 2012.