Des Musulmans en Amérique ?

 

(…) Dans son ouvrage al Hath ‘ala al Tijara wa al Sina’a wa al ‘Amal, le savant du hadith hanbalite Abu Bakr al Khallal rapportait déjà au 10ème siècle chrétien le propos suivant d’Amir al Sh’abi mort un siècle plus tôt :

“certes, Allah possède des serviteurs qui vivent à l’autre rive de l’Andalousie d’une distance qui est identique à celle entre nous et l’Andalousie. Ils considèrent que les créatures ne désobéissent pas à Allah. Leurs cailloux sont le rubis et les perles, leurs montagnes sont l’or et l’argent. Ils ne cultivent ni ne labourent leurs terres et ne travaillent point. Ils ont des arbres devant leurs demeures qui produisent des fruits qui constituent leur nourriture. Ils ont des plantes avec de grandes feuilles qu’ils utilisent pour se vêtir”.

La distance dont parle l’auteur ici est en fait celle entre l’Andalousie et l’Irak, soit une distance effectivement similaire à celle entre l’Andalousie et l’Amérique.

Peu avant l’ère des Almoravides, de nombreux ouvrages rédigés par des lettrés musulmans font d’ailleurs mention de ce qui s’apparenterait à des voyages entrepris vers le “Nouveau monde”. Le célèbre historien Abul Hassan Ibn Ali al Mas’udi (m.346H/957) narre dans son livre Muruj al Dhahab wa Ma’adin al Jawhar le récit d’un explorateur et mudjahid parti de Cordoue, al Khachkhach Ibn Said Ibn al Aswad, qui, prenant la mer avec d’autres en vue de naviguer sur ce qu’al Mas’udi nommait “l’Océan des Ténèbres” (Bahr al-Dhulumat) étaient arrivés sur une terre inconnue, pleine de richesses, dont il serait revenu en 276H (889). Un autre historien médiéval, Abu Bakr Ibn Umar al Qutiyya rapporte qu’un navigateur du nom d’Ibn Farrukh de Grenade parti en safar 389H (999) pour aller voguer sur l’Atlantique, accostant d’abord à Gando (les Îles Canaries], pour continuer vers le large avant de revenir quatre mois plus tard. Il conta avoir découvert deux îles, qu’il nomma Capraria et Pluitana.

Al Idrissi (m.560H/1165) ira aussi de ces récits à ce sujet. Ce célèbre géographe, qui avait pour le roi Normand de Sicile (un arabophile du nom de Roger) rédigé un Atlas assorti de son globe terrestre en métal, mentionne en effet dans son Nuzhat al mushtaq fi Ikhtiraq al Afaq l’histoire d’un groupe de marins musulmans partis d’Afrique du Nord afin de voguer sur ledit Océan des Ténèbres. Décidé à savoir où se situaient ses limites, ils seraient arrivés sur une terre, peuplée d’agriculteurs, trouvant des individus parlant l’arabe.

Dans le registre de la cartographie, la fameuse mappemonde datée de 918H (1513) de l’ottoman Piri Reis est toute aussi intéressante. Offrant la plus détaillée représentation du continent américain d’époque, Piri Reis y mentionne des lieux, rivières et îles encore méconnus des explorateurs européens. Le traçage du fleuve Amazone comme le détail donné de certaines embouchures y sont d’ailleurs tout bonnement impressionnants, surtout pour un explorateur, comme Piri Reis, ne s’y étant jamais rendu. Il explique en effet dans son Kitab al Bahriyya que pour l’élaboration de sa carte, il s’était basé non seulement sur ses propres travaux, mais aussi et surtout sur des cartes de marins musulmans l’ayant précédé.

Al Mas’udi, cité plus haut, fut aussi l’auteur d’une carte, célèbre en son temps, sur laquelle il posa non seulement l’Océan des Ténèbres concerné, à la place de l’Atlantique, mais aussi et surtout cette étrange Terre Inconnue, qu’il nomma al Ard al Majhula, la plaçant à l’endroit même où se situe l’Amérique du Sud. Les proportions et côtes semblent indiquer la partie Nord-est du Brésil. Une autre carte représentant la Floride, européenne cette fois-ci, et datée de 971H (1564), fait elle mention de cités d’époque aux noms fort évocateurs : Mayarca, Cadica et Marracou, que certains chercheurs n’ont pu s’empêcher de rapprocher des villes originelles de Majorca, Cadiz et Marrakesh…

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