Delhi, capitale de l’islam des Indes

A la fin du 12e siècle chrétien, tandis que le Moyen-Orient est secoué par les succès tonitruants du sultan Salah ud Din face aux Croisés, l’Inde voit arriver un homme qui allait changer son récit à jamais : Muḥammad de Ghor. Chef de guerre afghan, il chasse la première dynastie musulmane de la région, les Ghaznévides de Lahore, et fait, en 588 de l’hégire (1192), la conquête de la ville de Delhi, aidé de plus de cent mille cavaliers. Tué par des opposants, il est finalement remplacé par son meilleur général, Quṭb al-Dīn Aybak. L’homme est un Mamelouk et d’ancien esclave il mute ainsi en sultan : le sultanat de Delhi sort de terre en 602H (1206). Régnant sur l’Inde centrale, mais aussi sur le Bengale et sur ce qui est aujourd’hui le Pakistan, les Mamelouks de Delhi font de Delhi la Cordoue d’Asie. Multiculturelle, composée de musulmans nouveaux et d’hindous, la ville devient en quelques décennies le carrefour des échanges commerciaux et savants du sous-continent indien. La dynastie ne tient qu’un siècle, mais offre au monde musulman d’illustres sultans, tels Iltutmish et Balban; elle résiste même aux conquêtes mongoles de Gengis Khan et consorts, quand l’Orient est lui dévasté et Bagdad mise à sac. Suivent quatre dynasties, turques et afghanes, les Khaljis, Tughluqs, Sayyids et Lodis. Delhi est et reste une capitale de l’Islam durant l’entièreté de ces trois siècles. Connus d’un bout à l’autre du monde, des voyageurs tels Ibn Baṭṭūṭa en font la visite et si les troubles politiques y sont légion, elle reste plutôt préservée des dangers du dehors. Seul Tamerlan ira la piller, en 800H (1398), quand le sud de l’Inde reste éloigné de son emprise : l’Empire hindou de Vijayanagara y fait héroïquement sa résistance. S’ils y développent le travail du tapis, de la verrerie, du bois et des textiles, les musulmans de Delhi y introduisent en même temps le papier. Une véritable culture indo-islamique se développe, en témoigne notamment l’architecture locale et les diverses formes d’art naissantes. Parlant essentiellement le perse, maîtrisant encore la langue du Coran, les autorités musulmanes de Delhi permettent même à l’émergence d’une nouvelle langue, l’ourdou. Les conversions à l’islam suivent doucement, et restent davantage l’oeuvre des confréries soufies que le résultat de quelques politiques publiques. De grands érudits musulmans y naissent et meurent, et la tendance est alors au hanafisme dans le droit, au maturidisme dans la croyance. Mais la fin du Moyen-âge signe la perte d’influence de Delhi. A l’image de la désintégration d’al-Andalus plus tôt, la région se morcelle et plusieurs états islamiques régionaux sortent de terre, ainsi du Kashmir, du Bengale, du Gujarat, de Malwa ou des cinq sultanats du Deccan. Il faudra l’arrivée de nouveaux conquérants venus d’Asie centrale pour refaire de la cité celle qu’elle était, ou presque. C’est avec le célèbre Babur l’ère des Grands Moghols qui démarre. Delhi n’est plus la capitale de ce nouvel Empire de l’islam, mais elle brille encore de mille feux; plus particulièrement sous le règne de l’illustre Awrangzīb. Cinquième sultan de l’Empire moghol et le plus orthodoxe de tous, son règne de 49 ans permet à l’Inde musulmane de se hisser à la première place des puissances mondiales d’époque. Delhi est au coeur d’un Empire de 4 millions de kilomètres carrés et peuplé de plus de 158 millions de sujets. Avec un PIB dix fois supérieur à celui de la France de Louis XIV, l’Inde musulmane offre le meilleur dans la plupart des domaines. Des rangs savants sortent à cet instant l’illustre Shāh Walīullāh Dehlawī, auteur prolifique, pamphlétaire et théoricien du Jihad resté dans les annales de Delhi. Mais le règne des Moghols s’affaisse dès la mort d’Awrangzīb. En 1150H (1737), les polythéistes de Maratha pénètrent Delhi après une bataille de Delhi où ils sortaient victorieux. Elle est deux ans plus tard dévastée par l’imamite perse Nader Shah. Ce dernier y subtilise le fameux trône du paon ayant longtemps servi aux souverains moghols. Lorgnée par les Britanniques en aparté, Delhi finit par tomber dans les mains des Marathes en 1185H (1771) qui s’y installent en protecteurs désignés face aux invasions afghanes. Une invasion sikh plus tard, les Marathes perdent en 1218H (1803) face à des Britanniques définitivement entrés dans la course; ces derniers prennent pleinement possession de Delhi plus tard, en 1274H (1858). Perdant de sa superbe, Delhi impressionne cependant encore. Les savants anglais y louent la qualité des écoles coraniques, la grandeur de ses mosquées et le degré de savoir de ses oulémas. Le 20e siècle chrétien est alors celui du changement. De nom d’abord, Delhi devient New Delhi avant de redevenir la capitale de l’Inde entière. En 1366H (1947), avec la création du Pakistan, des milliers de musulmans quittent la ville, aussitôt remplacés par davantage d’hindous. La cité change encore de visage et d’ancienne capitale de l’islam indien, Delhi devient le centre de l’Inde aux millions de dieux. Un siècle plus tard, alors aux mains de nationalistes hindous, Delhi est depuis le lieu des pogroms les plus violents à l’encontre de sa communauté musulmane devenue minorité.

Renaud K.


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