De l’esclavage en terre d’Islam

Si l’islam n’a pas aboli l’esclavage, elle est la première voie d’époque à lui offrir un cadre restrictif et libéralisant, et à enjoindre à son délaissement (le compagnon et futur calife Abū Bakr – tout comme le Prophète Muḥammad ﷺ – agit plusieurs fois en ce sens). Peu courante sous l’ère des califes bien-guidés, la pratique de l’esclavage va cependant connaître en terre d’islam un regain d’intérêt dès lors que les conquêtes et les transactions avec les autres mondes vont s’intensifier. On détient des captifs de guerre ou achète des femmes en tant que servantes ou concubines, on fait parfois l’achat d’hommes destiné au travail des champs et de la terre. Une première tentative d’industrialisation de l’esclavage naît en ce sens en Irak sous les Omeyyades pour perdurer sous les Abbassides. Interrompue grâce à une révolte (la Révolte des Zanj), cette traite sera la seule et dernière du genre. En effet, bien que le chiffre de plusieurs millions d’hommes faits esclaves (sur 13 siècles)  en terre d’islam circule çà et là, la pratique restera surtout artisanale ou familiale. De grandes familles avaient quelques servant(e)s, les souverains davantage, mais nulle autre entreprise n’avait eu recours, en masse et de façon systématique, à de la main d’oeuvre servile. L’esclave jouissait par ailleurs de bien plus de droits à Alger ou Bagdad que le ramasseur de coton dans le Mississippi. Il pouvait se marier, avoir une famille, des biens, souvent une terre et savait se mouvoir dans la cité où il habitait sans problèmes; il n’était pas un objet, mais un sujet de droit. L’affranchissement était courant – les esclaves étaient aussi très souvent rançonnés – et il n’était pas rare de voir l’esclave passer au rang de maître. On reviendra ainsi sur le cas des Mamelouks en Égypte, des renégats européens du Maghreb (République de Salé, Régence d’Alger), ou encore de ces nombreux émirs noirs d’Arabie, d’Inde et grands eunuques de l’Empire ottoman. Aussi, la traite humaine tolérée/pratiquée en terre d’Islam ne concernait nullement que les Noirs. Slaves, hindous, Turcs et Européens ont été tout autant concernés. La notion de race était très souvent absente des discussions à ce sujet. Il faut aussi prendre en compte le fait que de nombreux esclaves étaient vendus par leurs congénères. Les Noirs qui serviront dans les grandes armées d’al Andalus ou d’Égypte furent vendus par d’autres noirs; beaucoup d’esclaves d’Europe – souvent des païens – furent vendus par des commerçants juifs et chrétiens, ceci de Marseille à Venise. Ainsi, observer l’esclavage en terre d’Islam mérite une grille de lecture tout à fait différente si l’on ne veut pas tomber dans les pièges fallacieux de ceux cherchant à rapprocher ladite traite avec celle pratiquée par les colons européens en Amérique.

 

L’article est à retrouver dans le N°4 de Sarrazins, à commander ici :

Sarrazins N°4