De l’Emirat islamique de Crête

Île parmi les premières de Méditerranée à avoir été christianisée, la Crête connaît l’islam dès l’ère des califes bien-guidés. Sous le califat d’ʿUthmān ibn ʿAffān, des premiers raids musulmans y sont observés quand, lors de la première tentative de prise de Constantinople, des troupes omeyyades y stationnent 20 ans plus tard. Certaines parties de l’île sont même occupées sous le califat d’al-Walīd 1er entre 86 et 96 de l’hégire (705/715). Mais un jour de 209 H (824), le destin des Crétois se voit d’un coup bousculé quand une quarantaine de navires débarquent sur leurs côtes. C’est par milliers que des musulmans en sortent, bagages et armes à la main. Ils sont près de 12 000 avec femmes et enfants comme victime d’un exode à grande échelle. Repoussant le peu de forces byzantines sur place, ils s’établissent alors autour de Knossos, centre antique de la civilisation minoenne qui n’allait pas tarder à devenir la future capitale d’un Emirat islamique de Crête. Repoussés d’Alexandrie où ils étaient en conflit avec le pouvoir abbasside local, ces hommes et femmes sont en fait des migrants venus d’al-Andalus. Originaires de Cordoue, ils avaient quelques années plus tôt, en 202 H (818), dû quitter la péninsule faute d’avoir été derrière une révolte les ayant opposés à l’émir al-Ḥakam 1er. Le conflit avait alors, dans les grandes lignes, mis l’un face à l’autre le camp, arabe, celui du pouvoir, et celui des Muladis, ces Wisigoths et métis islamisés. Défaits, ceux n’ayant pas été tués avaient dû plier bagage et partir. Si certains sont allés à Fès, protégés par les Idrissides et où ils fondèrent le Quartier des Andalous encore debout aujourd’hui; la plupart partent pour l’Égypte, pour enfin finir en Crète. Ils ont à ce moment pour leader un certain Abū Ḥafṣ (‘Umar ibn Ḥafṣ ibn Shu’ayb ibn ʿIsā al-Balluti). Devenu émir, il fait de Knossos une vraie forteresse, renommée à l’occasion Rabd al-Khandaq, la Chandax des Grecs, aujourd’hui Héraklion. Prenant peu à peu l’entièreté de l’île, il ne tarde pas à être renommé le Crétois, ou Abū Ḥafṣ al-Iqritishi. La Sicile voisine est à ce moment musulmane aussi, alors aux mains de la dynastie aghlabide de Kairouan; L’Empire byzantin est ainsi attaqué en son sein et réagit, mais il est trop tard : les expéditions de son empereur, Michel II, se soldent toutes par des échecs. Déchu par les Omeyyades, Abū Ḥafṣ fait dans la foulée allégeance au calife abbasside de Bagdad, al-Maʾmūn à ce moment. L’islamisation de la Crête a des conséquences directes sur le monde méditerranéen. Faisant office de rempart en coupant la route aux royaumes chrétiens vers l’Orient, empêchant les Byzantins de se rendre en Sicile, elle permet encore aux musulmans d’exercer une constante pression sur l’Empire byzantin et sa capitale Constantinople. Très vite, c’est en effet toute la mer Egée, de la Turquie à la Grèce, qui est aux mains des corsaires crétois. Du côté chrétien, on parle ainsi de la Crète comme d’un “nid de pirates”. L’empereur des Byzantins va plusieurs fois s’essayer à reprendre son île, mais sans jamais y parvenir. En 214H (829), c’est la quasi-totalité de la flotte byzantine qui y est même détruite, ouvrant alors la voie aux musulmans sur l’ensemble des îles des Cyclades. L’Empire byzantin est si désespéré – malgré quelques succinctes victoires – qu’il en va même réclamer de l’aide à l’émir omeyyade d’al-Andalus, ainsi au roi des Francs Louis le Pieux. Mais aucun ne répond à ses appels. Parfois devenus musulmans, de nombreux chrétiens sont durant l’ère islamique de la Crète trouvés sur l’île. Capitale cosmopolite, Chandax est à cet instant une place-forte de l’économie méditerranéenne et un haut lieu de la culture. De nombreux savants et lettrés musulmans y sont trouvés; un certain Muḥammad ibn ‘Umar, juriste malikite, s’y rend par exemple célèbre en rédigeant un traité sur le droit maritime : Kitāb Akriyat al-Sufun. Aussi, si l’on doit aux musulmans l’introduction sur l’île de la canne à sucre, on leur doit encore le développement de son agriculture. En fin de compte, l’Emirat islamique de Crête sera l’un des États les plus puissants et développés de toute la Méditerranée médiévale. En 241H (855), un nouvel émir arrive à la tête de la Crête : Abu ʿAmr Shuʿayb ibn ʿUmar ibn ʿIsā al-Balluti, fils d’Abū Ḥafṣ. Toujours aussi forte, l’île accueille aussi de plus en plus de déserteurs byzantins. Convertis à l’islam, ils participent à l’effort de guerre musulman contre leur ancien fief. L’un d’eux, Photios, devient même amiral de la flotte crétoise. Attaquant la Croatie, pénétrant l’Italie jusqu’à Venise, il fait en 259H (873) le pari fou d’attaquer Constantinople. Son audace ne va néanmoins pas rencontrer la victoire : il est tué lors d’une expédition suivante. Le statut de la Crète islamique décroît et pour la première fois, elle convient d’accepter une trêve de 10 ans et de payer un tribut à l’Empire chrétien. Mais la trêve achevée, la guerre reprenait aussitôt. Aidés d’hommes envoyés par les Abbassides, les Crétois menés par Muḥammad ibn Shu’ayb al-Zarkūn vont là regagner toutes les îles perdues des Cyclades et faire de la Mer Egée leur entière possession. Petit-fils d’Abū Ḥafṣ, cet émir mène de brillantes batailles contre les Byzantins aux côtés de l’homme fort de l’instant : l’Abbasside Léo de Tripoli. Renommé Rashīq al-Wardamī, ce captif grec devenu musulman, commandant en chef de la marine abbasside, il est le gouverneur de Tripoli. Après avoir un temps pris Athènes, et échoués devant Constantinople en 291H (904), les Crétois se rabattent sur Thessalonique pour en revenir riches et accompagnés de milliers de captifs. En 298H (911), les Byzantins échouent à nouveau à reprendre la Crête, leur flotte est même anéantie par Léo de Tripoli. 30 ans durant, de Crête, les guerriers blancs d’Allah vont alors harceler des Byzantins démunis jusqu’à ce qu’en 349 H (960), la donne finisse par changer du tout au tout. Tout l’hiver durant, le siège est mené devant Chandax par plusieurs milliers de chrétiens. Des mois de siège auront suffi à user les forces musulmanes, qui face à des Byzantins aidés de leur feu grégeois, ne pourront plus rien. Le 15 muharram 350 (961), la capitale de l’Emirat est prise : des mosquées aux bibliothèques, tout y est rasé et ses habitants sont massacrés. L’émir ʿAbd al-ʿAzīz ibn Shu’ayb est même réduit en esclavage et ramené à Constantinople. Le reste des musulmans finit par quitter l’île à défaut d’être convertis par les missionnaires chrétiens de l’Empire. Épopée peu connue, à l’instar des autres îles islamisées de Méditerranée, les vestiges de la présence musulmane n’y ont pas subsisté. Carrefour des cultures andalouses, arabes et grecques, la Crète musulmane sera longtemps louée des lettrés musulmans, d’Ibn Ḥazm à Ibn Ḥawqaf, qui voyaient en cette Crête islamique une véritable réussite, tant sur le plan militaire que religieux. 

Renaud K.

Pour en savoir plus :

  • Christides, Vassilios (1984). The Conquest of Crete by the Arabs (ca. 824): A Turning Point in the Struggle between Byzantium and Islam.
  • Canard, M. (1971). “Iḳrīṭis̲h̲”. In Lewis, B.; Ménage, V. L.; Pellat, Ch.; Schacht, J. (eds.). The Encyclopaedia of Islam, Brill.
  • Christides, Vassilios (2015). “Abū Ḥafṣ ʿUmar b. Shuʿayb al-Ballūṭī”. In Fleet, Kate; Krämer, Gudrun; Matringe, Denis; Nawas, John; Rowson, Everett (eds.). Encyclopaedia of Islam

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