De l’école shaféite

Troisième école de jurisprudence islamique après celle de Abū Ḥanīfa et de Mālik, l’école shaféite suit les traces et vues du très célèbre imam al-Shāfīʿi. Théologien, savant du hadith et juriste, al-Shāfīʿi est un poète et archer devenu l’un des savants musulmans les plus importants de l’Histoire. Ayant évolué durant les premières heures du califat abbasside entre le 8 et le 9e siècle chrétien, il avait été à la fois l’élève de l’imam Mālik et l’un des enseignants de l’autre célèbre imam Aḥmad Ibn Ḥanbal. Ses ouvrages, de sa Risāla à a son Kitāb al-Umm, avaient en son temps et ensuite marqué bien des esprits; sa méthodologie en matière de droit allait, elle, inspirer la formation d’une école aujourd’hui suivie par plusieurs centaines de millions d’âmes. Pour beaucoup, il est encore l’instigateur de la science dite des fondements du droit (uṣūl al-fiqh). Son apport en la matière a en effet consisté à définir et hiérarchiser avec précision les différentes sources à utiliser dans le droit et à en déterminer les modalités d’usage; chaque acte accompli par le musulman devait correspondre à un statut relevant de la Loi révélée, donné comme tel dans les Textes ou produit par le raisonnement analogique (qiyās). Tout avis devait inévitablement se baser sur une preuve scripturaire. Il s’était ainsi différencié à la fois des malikites, qui avaient pris l’habitude de calquer leur pratique sur celle observée des Médinois (des héritiers et témoins oculaires du Prophète), mais aussi des hanafites, qui faisait parfois primer le raisonnement libre (ra’y et istiḥsān) en l’absence d’un texte clair. Ash-Shāfīʿi était ainsi et résolument un adepte du “retour à la preuve”. Mort à l’âge de 54 ans un mois de rajab 204H (20 janvier 820), c’est alors à ses principaux élèves que l’on doit les prémices de l’école portant son nom. Ils se nomment Abū Thawr al-Kalbī, Abū ʿAlī al-Karābīsī ou al-Ḥasan az-Za’farani et permettent aux avis et à la méthodologie de l’imam de se faire une place dans la capitale du califat, Bagdad. En Egypte, ses élèves seront plus nombreux encore. Notons le cas d’al-Buwayti, auteur d’un Mukhtaṣar reprenant les avis de l’imam, qui finira ses jours en prison faute de n’avoir su accepter les vues des mu’tazilites. Al-Muzanī était un autre de ses élèves les plus sérieux, quand l’on doit à ar-Rabi’ al-Murādī les narrations d’Ash-Shāfīʿi les plus authentiques. L’école shaféite repose alors sur cinq principes ou source constitutives : le Coran, la Sunna, le consensus des compagnons, l’opinion individuelle d’un compagnon puis le raisonnement analogique (qiyās). Trois sources présentes en d’autres écoles y sont alors rejetées :  la recevabilité des coutumes et pratiques locales, la préférence juridique ou promotion de l’intérêt de l’islam (istihsan) ainsi que l’intérêt public (istislah). Des imams shaféites plus tardifs en feront pourtant usage; l’élasticité de la shari’a passant évidemment avant les fondements présupposés de l’école. Attirant des élèves de bientôt tout l’Orient musulman, l’école shaféite s’acoquine de certains des plus célèbres érudits des 10 et 11e siècles chrétiens. Ainsi d’Abū Isḥāq al-Shīrāzī et al-Juwāynī, mais aussi d’al-Bayhaqī et du célèbre Abū Ḥāmid al-Ghazālī. Leurs oeuvres en matière de droit shaféite inscrivent l’école dans le marbre et permettent à toute la profondeur de pensée du maître fondateur de s’exprimer. En ce milieu de Moyen-âge, si le malikisme fait office de loi au Maghreb et en al-Andalus et que le hanafisme et le hanbalisme font peu ou proue la pluie et le beau-temps dans certaines des plus grandes cités d’Islam, le shaféisme réussit à devenir la norme sous l’Empire turc des Seldjoukides qui domine alors tout l’Orient médiéval. Tandis qu’Omeyyades et Abbassides disparaissent çà et là, les plus puissants Etats islamiques médiévaux finissent ensuite tous par l’adopter en tant que loi officielle, ceci des émirs zengides à la dynastie ayyoubide instituée par le très fameux Ṣalāḥ al-Dīn. C’est encore, à partir du milieu du 13e siècle chrétien, le sultanat mamelouk d’Egypte qui adopte l’école de l’imam al-Shāfīʿi, et jusqu’au Hijaz, la plupart des chérifs mecquois se font chaféites. Mais le shaféisme est finalement occultée au profit du hanafisme avec l’arrivée de l’Empire ottoman et des sultanats turcs d’Asie Centrale. On explique le plus souvent ce recul par la propension qu’a le hanafisme à faciliter l’istihsan, donnant ainsi aux dirigeants une certaine flexibilité dans l’interprétation et application de la loi religieuse. Le shaféisme, école du Texte et du hadith, attire moins. Elle est cependant restée majoritaire en Egypte, dans la Corne de l’Afrique et plus au sud, mais aussi dans l’ensemble de l’Asie du Sud-est où elle s’était implantée avec l’émergence des pouvoirs islamiques dans la région. D’importants foyers shaféites sont même présents en Arabie saoudite ou en Turquie. Ecole de tous les savants, qu’ils aient été asharites ou atharites dans la croyance, parfois des soufis accomplis ou des poètes et historiens célèbres, les savants de l’islam ayant fait leurs classes dans le shaféisme auront été nombreux : as-Suyūṭī, Ibn Ḥajar al-ʿAsqalānī, Fakhr al-Dīn al-Rāzī, al-Baghawī, al-Khaṭīb al-Baghdādī, Ibn Mājah, al-Qushayrī, Ibn Kathīr, al-Nawāwī, al-Dhahabī ou al-Māwardī pour ne citer que les plus connus. 

Renaud K.

Pour en savoir plus : 

  • Khadduri, Majid (1987).  Islamic Jurisprudence: Shafi‘i’s Risala. Cambridge: Islamic Texts Society. pp. 286.
  • Abu Zakariyya Muhyiddin al-Hussayni, L’imam Ash-Shafi’i Secoureur de la Sunna, Al Bouraq, 2018
  • Hallaq, Wael B. (2009). An Introduction to Islamic Law. Cambridge University Press.

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