De l’Arabie des al-Sa’ūd

Issu des Banū Ḥanīfa, une ancestrale tribu arabe, les Sa’ūd ont au milieu du 18e siècle chrétien leur émir en la personne de Muḥammad Ibn Sa’ūd. Dirigeant la cité de Dir’iya, ce dernier est alors un notable parmi d’autres quand il fait la rencontre d’un imam à la réputation déjà solidement ancrée dans la région : Muḥammad Ibn ‘Abd al-Wahhāb. Exilé de sa ville natale faute à une prédication défiant les normes et intérêts de chacun, l’imam trouve chez l’émir des Sa’ūd un homme à la hauteur de ses ambitions. S’entendant à merveille, ils scellent leur amitié en s’investissant d’une mission qu’ils veulent salvatrice : réunir le Nejd sous une autorité commune et faire de la prédication de l’imam celle de tous. Nous sommes en 1157 de l’hégire (1744), l’alliance wahhabo-saoudienne naît.

 

Pour entériner ce pacte qui allait changer la face de l’Arabie, l’émir Sa’ūd épouse par la même occasion l’une des filles de l’imam Ibn ‘Abd al-Wahhāb. Dir’iya devient alors, en seulement en quelques mois, le coeur battant de la région; des étudiants de part et d’autre du Nejd y affluent afin de prendre part à l’aventure. Muḥammad Ibn ‘Abd al-Wahhāb rédige à ce moment ses principales oeuvres, lesquelles sont déjà copiées par centaines et envoyées dans toute l’Arabie. Abolissant, à la demande de l’imam, les impôts non islamiques ayant jusqu’ici eu cours, l’émir Sa’ūd réussit en parallèle à convaincre la plupart des cités voisines à se placer sous sa souveraineté. D’abord pacifique, l’expansion de l’Emirat de Dir’iya commence à se militariser vers 1160H (1747) après de premières escarmouches avec l’Emirat voisin de Ryadh. Désireux de freiner l’expansion des Sa’ūd, l’émir de Ryadh avait en effet déclenché les hostilités en s’attaquant à l’oasis de Manfuha, une localité devenue saoudienne. La guerre entre les deux cités-États allait être longue et meurtrière : s’étalant sur vingt-six ans, elle allait coûter la vie à plusieurs milliers d’âmes.

 

Intrinsèque à la naissance et à l’évolution de l’émirat saoudien, la prédication de l’imam Ibn ‘Abd al-Wahhāb était en parallèle au centre de nombreuses polémiques. Si certains, jusqu’en Syrie, furent très tôt réceptifs à ses dires, la plupart des oulémas voisins rejetèrent catégoriquement les tenants et aboutissants de sa voie. Accusé de sortir de l’islam les masses musulmanes et de s’en être pris au patrimoine local au travers de la destruction de tombes et d’ouvrages anciens, l’imam Ibn ‘Abd al-Wahhāb sera toute sa vie la cible de nombreuses critiques. Son propre frère, Sulaymān, qadi* hanbalite de la ville d’Huraymila, avait même mis en garde contre lui au travers d’un ouvrage rédigé de sa main. Devenu le bras droit de l’émir Sa’ūd, il intervient entre deux leçons jusque dans les pourparlers de guerre, tel ceux qui avaient servi à la libération d’un grand nombre de ses disciples faits prisonniers par les chiites zaydites du Yémen en 1177H (1763). De l’autre côté de l’Arabie, et conscient que les Nejdites ne tarderont pas à toquer à sa porte, le chérif de La Mecque avait aussi, dès 1162H (1749), alerté Istanbul de la menace. Mais les Turcs, qui n’avaient qu’une autorité nominale sur une région où ils étaient physiquement absents, préférèrent, dans un premier temps, déléguer l’affaire aux potentats d’Arabie plutôt que de s’en faire une affaire personnelle. 

 

En 1179H (1765), tandis que la guerre avec Ryadh faisait rage, l’émir Sa’ūd perdait la vie, laissant à son fils, ‘Abd al-‘Azīz – un élève de l’imam Ibn ‘Abd al-Wahhāb – le soin de reprendre en main les affaires de l’Etat. C’est lui, qui fera tomber Ryadh en 1187H (1773) et permettre à l’unification politique et religieuse du Nejd. De razzias en batailles, les Nejdites sont pour la première fois vus au-dehors de leurs terres en 1204H (1790), au sud de l’Irak, alors qu’ils mènent des raids et pillages contre des cités chiites. C’est moins de deux ans après, vieux et affaiblit, que l’imam Muḥammad Ibn ‘Abd al-Wahhāb mourrait. Ayant laissé derrière lui un grand nombre de disciples, c’est à son fils, Ḥusayn, que le siège vacant de mufti de l’émirat échoit. Plus que jamais décidés à étendre l’Emirat  saoudien, les wahhabites envahissaient le Qatar dans la foulée, soumettant encore l’ensemble des cités côtières du Golfe persique. Le clan – célèbre – des Banū Khālid, fait allégeance aux Sa’ūd tandis que les chiites trouvés sont contraints d’offrir la capitation en échange de la vie sauve. Les Nejdites s’en prennent alors indifféremment à l’ensemble des cités et oasis rencontrées, parfois dans la plus grande des violences. Affirmer son islam et adhérer au hanbalisme ne suffisait pas, il fallait souscrire à l’ensemble des vues du défunt imam Muḥammad Ibn ‘Abd al-Wahhāb. Et encore ! Le seul fait de ne pas avoir émigré dans le Nejd – seul Dar al Islam acceptable pour les wahhabites – et quitter ses terres – devenues des parties du Dar al kufr – de-vint rapidement un délit passible de la peine capitale.

 

Les Nejdites n’en oublient pas de faire quelques fois dans la diplomatie. Officiellement en guerre contre le chérif de La Mecque, l’émirat saoudien ne s’interdisait cependant pas d’envoyer de ses savants dans la ville sainte pour quelques débats et échanges. En 1210H (1796), l’imam Ḥammād Ibn Nāṣir Ibn Mu’ammar, l’un des plus fervents disciples d’Ibn ‘Abd al-Wahhāb, était ainsi vu dans le Hijaz à défendre ses idées face aux imams restés fidèles aux Turcs. Longtemps en retrait, les Ottomans (3) réagissent seulement en 1212H (1798) en intimant Suleymān Pacha, gouverneur de Bagdad, de porter le sabre contre les Nejdites. Une première armée de 10 000 hommes est montée dans la foulée, que Suleymān met dans les mains de son vizir, ‘Alī Pacha. Mais aucun combat n’a lieu. Le recul apparent des Turcs est d’ailleurs perçu dans les rangs de l’Emirat comme un énième aveu de faiblesse – et d’un manque de légitimité – de l’autorité califale. Il faut dire que l’Empire ottoman avait déjà fort à faire avec l’arrivée d’un ennemi bien plus coriace au même instant : Napoléon Bonaparte. Envahissant l’Egypte dès 1212H (1798), soit la plus importante des provinces ottomanes, la France contraignait les Ottomans à mobiliser le plus gros de leurs forces à l’Est. Les Nejdites vont ainsi largement en profiter pour avancer leurs pions et étendre sans gêne leur domaine. C’est ce qu’ils font en gagnant pêle-mêle la plupart des terres bordant le Golfe persique, dont le territoire jusqu’ici détenu par la tribu des al-Qāsimī. Illustres pirates et pêcheurs de perles, les Qāsimī, déjà gagnés par la prédication wahhabite et devenus des vassaux, offrent ainsi aux Nejdites un impor-tant pied en mer. 

 

En 1214H (1800), un premier gros incident place les wahhabites au centre de l’actualité internationale. Passant par la ville de Kerbala, des marchands du Nejd sont, dans des circonstances très troubles, attaqués et tués par des locaux. Réclamant, en vain, réparation au pacha local, l’émir ‘Abd al-‘Azīz va alors répliquer en préparant une violente attaque de la ville. Profitant du pèlerinage rendu au tombeau d’Ḥusayn Ibn ‘Alī par les chiites de toutes les contrées, l’émir fait armer près de 15 000 hommes en vue de laver l’affront; sur place, ils se livrent à un véritable massacre, tuant la plupart des habitants et des pèlerins avant de repartir avec l’ensemble des offrandes accumulées sur place après plusieurs siècles de pèlerinages. Les faits, relatés par de nombreux chroniqueurs – et par l’émir lui-même dans ses notes – vont susciter un tollé international et l’indignation jusqu’en Europe. Un véritable incident diplomatique entre l’Empire ottoman et la Perse s’en était même suivi; le Shah avait menacé le sultan Selim III d’intervenir personnellement sur ses terres afin de faire taire l’expansion saoudienne. Mais encore trop occupés avec l’envahisseur français, les Ottomans feront suivre la menace d’un non-lieu (…)

 

Le dossier est dans son intégralité consultable dans le numéro 4 de Sarrazins, à commander ici :

 

Sarrazins N°4