De la Somalie musulmane

La Somalie, terre peuplée par les hommes depuis des millénaires, avait durant le Moyen-âge et ensuite été connu comme une plate-forme active de l’islamisation de l’Afrique de l’est. Très tôt, cette partie de la Corne de l’Afrique – aussi nommée Balad al Barbar (Pays des Berbères) de l’antique appellation donnée par les Grecs aux peuples de cette contrée – avait déjà servi d’asile politique à nombre de rebelles hostiles au pouvoir des premières dynasties de l’islam. Zaydites (des chiites) et habitants de l’Oman (dont des Kharidjites) fuyant le califat abbasside vont en effet s’y établir en nombre entre les 2 et 3e siècles de l’hégire. L’actuelle capitale du pays, Mogadiscio (Maqdishu) sera même fondée par certains de ces réfugiés. Au cours des siècles suivants, ce sont des commerçants par milliers de toute l’Arabie et d’ailleurs qui s’y installent. D’abord confiné aux côtes, l’islam ne tarde alors pas à pénétrer l’intérieur des terres arides du pays avant l’an mille de l’ère chrétienne. Le géographe chiite al-Yaʿqūbī faisait déjà dans ses travaux au 3e siècle hégirien mention de “Somāli” menant de l’intérieur du pays le Jihad contre les Chrétiens d’Éthiopie. Le sultanat de Mogadiscio était né de cela, dans lequel le célèbre Ibn Baṭṭūṭa fera escale quelques siècles plus tard. Ville majeure de l’Est africain, centre majeur dans le commerce d’or et de tissu, Mogadiscio verra aussi le voyageur et diplomate Zheng He, un Chinois -musulman – qui avait au 15 e siècle chrétien diriger pour son empereur certaines des plus grandes expéditions navales de l’histoire. Gérée par la dynastie Muẓaffar, les Portugais auront longtemps tenté de s’approprier la dite capitale, en vain. Un sultanat d’Ifat, avec pour capitale la ville de Berbera, avait lui aussi, au Moyen-âge, su se maintenir deux siècles durant avec la dynastie des Walashma. Mais soumis aux rois éthiopiens qui l’intègrent dans leur empire et en proie à de multiples révoltes, le sultanat va laisser autour de 818 H (1415) sa place à un autre : le sultanat d’Adal. Sous les ordres de l’imam et sultan Aḥmad Ibrāhīm al-Ghazī, cet État islamique sera le plus puissant de l’histoire de la Corne de l’Afrique. Déclarant ouvertement la guerre aux Éthiopiens, il permet l’indépendance à son État et une réussite économique et militaire exemplaire. Il défait même les Portugais en 949 H (1542) aidé de milliers de guerriers et d’armes fournies par les Turcs, capturant par ailleurs le frère du voyageur Vasco de Gama, Cristovao, qui, envoyé en Afrique pour y aider les chrétiens, sera décapité sur ordre d’Aḥmad avant que son corps soit coupé en quartiers. Soumettant les régions de l’actuelle Éthiopie une à une, le sultan d’Adal va même obliger le Négus à se réfugier dans les montagnes, poussant les populations à embrasser l’islam. Alors que l’Empire éthiopien s’apprêtait à s’effondrer, les seize années de guerre s’interrompaient brusquement avec la bataille de Wayna Daga en 950 H (1543). L’Éthiopie reprenant du terrain, le sultanat d’Adal va peu à peu être réduit au seul territoire Afar (actuelle Éthiopie). Deux autres sultanats lui succéderont : Aussa et Ajuran. Léguant aux Somaliens une bonne partie de ce qui est encore leur patrimoine culturel, le d’Ajuran avait excellé dans les arts, le commerce et l’ingénierie. Des marchands de tout le pourtour de l’océan indien s’y rendaient; sa monnaie étant si forte qu’elle était utilisée jusqu’au Nejd. La fameuse Maison Garen, en fait une dynastie, avait d’une main de fer gouverner le territoire avant de disparaître au profit d’une dynastie nouvelle, qui elle, allait poser les bases au 17ème siècle chrétien du sultanat de Geledi. Tandis que les Européens commencent à se rapprocher, les derniers efforts en matière de prédication sont alors menés par des maîtres soufis depuis devenus célèbres tel Aḥmad ibn Idrīs de la confrérie Idrīsssīya. Un dernier État islamique va encore y sortir de terre en 1281 H (1864) que certains seront tentés de nommer le califat Sahili. Tenant jusqu’en 1338 H (1920), cet État tenu par des soufis va des décennies durant repousser les assauts des Italiens et Britanniques. Menant le Jihad, ils appliqueront la Loi islamique sans ménagements, luttant encore contre le culte des tombes et le commerce, à cette époque croissant, du tabac. La Somalie avait aussi avec le temps adoptée le chaféisme comme école de droit et l’arabe en langue officielle. Devenue une région phare de l’islam du continent africain avant de décroitre en influence, la Somalie – après une partielle occupation omanaise – va au 20ème siècle chrétien entièrement passée sous contrôle des puissances européennes. Elle ne regagnera son indépendance qu’en 1380 H (1960), avant de connaître une crise économique qui ne la quittera plus depuis. 

 

Renaud K.


Pour en savoir plus : 

 

  • Orwin, M., Cerulli, E., Freeman-Grenville, G. S. P. and Rouaud, A., “Somali, nom d’un peuple de la Corne de l’afrique, et Somalie”, in: Encyclopédie de l’Islam
  • Lewis, Ioan M. “The Somali conquest of the Horn of Africa.” The Journal of African History 1.2 (1960): 213-230
  • Joseph Cuoq, L’islam en Éthiopie des origines au XVIe siècle, Nouvelles éditions latines, 1981, 288 p.

 

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