De la révolution des Abbassides

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Milieu du 8ème siècle chrétien : la dynastie omeyyade au pouvoir depuis l’an 41 de l’hégire (661) est au plus mal. L’empire est grand, les conquêtes ont été conséquentes, les conversions commencent à suivre, mais la fronde gronde. Alors que le calife Marwān II, à ce moment en poste, cherche à rétablir l’ordre en Irak suite à un énième soulèvement kharidjite, un autre allait lui causer son califat : celui des Abbassides.

Rassemblant les hommes d’Abū Hāshim – un descendant d’Alī ibn Abī Tālib – et ceux d’Abū Muslim al Khurāsānī, tête de proue de toute une armée insurrectionnelle au Khorassan, ainsi qu’Abū al-‘Abbās, descendant d’al-Abbās, oncle du prophète Muhammad , le mouvement veut en finir avec l’ordre omeyyade. Depuis plus de trente ans, la colère se fait en effet entendre dans les cités de Perse et d’Irak. Pour cause : les uns dénoncent la corruption d’État touchant certains gouverneurs, les autres se plaignent de l’inégalitarisme étatique faisant des uns – les Arabes proches des Omeyyades – des privilégiés, et des autres – dhimmis et non Arabes islamisés – des citoyens de seconde zone. Aussi, des Alides (partisans d’Alī) aux plus classiques des opposants, quasiment tous semblent avoir à coeur de replacer au centre du pouvoir les descendants de la famille prophétique. C’est ainsi que la rébellion rassemble tant les adeptes les plus orthodoxes de la Sunna que les proto-Chiites déjà fédérés autour de leurs imams.

Au mois de jumādā al-awwal de l’année 130H (janvier 748), c’est avec 10 000 hommes qu’Abū Muslim prend Merv, la capitale du Khorassan. Il met alors en déroute les deux armées que les Omeyyades lui avaient envoyé. Prenant Koufa en Irak peu après, et la plupart des villes voisines ensuite, les Abbassides en formation trouvent alors en Abū al-‘Abbās  »al-Saffāḥ” leur nouveau calife, poussé à l’élection par Abū Muslim et le propagandiste Abū Salama al Ḵhallāl. Optant pour le noir, “couleur du bien”, contre le blanc des Omeyyades, “couleur du mal” – et surtout du deuil pour les Perses acquis à la cause – les Abbassides obtiennent l’allégeance de toujours plus de monde à mesure que leurs forces avancent. Ne pouvant longtemps échapper au combat, le calife – et dernier – des Omeyyades, Marwān II, finit par rencontrer l’armée du Khorassan menée par ‘Abd Allāh ibn ‘Alī, un oncle d’Abū al-‘Abbās, au sud de Mossoul.

L’affrontement a lieu aux bords de la rivière Zab et va durer deux jours. À terme, les troupes de Marwān II sont mises à terre, les uns perdant la vie, les autres fuyants. L’armée omeyyade était pourtant plus nombreuse, mieux entraînée, davantage équipée et surtout, plus expérimentée; bien des soldats omeyyades étaient d’ailleurs des vétérans ayant combattu l’Empire byzantin. Mais la faiblesse du soutien moral apporté au calife omeyyade sera fatale à la cohésion militaire des concernés. La cavalerie omeyyade est broyée par le solide mur de lances monté par les Abbassides, ces derniers optant pour la défense plutôt que pour la charge. Quittant le combat et se repliant sur Damas, le calife des Omeyyades voit alors les portes de la cité se fermer devant lui, ses habitants lui refusant l’entrée dans la ville. Sans plus d’appui, il se dirige alors vers l’Égypte par la Palestine. L’armée abbasside en profite pour envahir la Syrie, faisant taire dans le sang le peu de résistance. Les Omeyyades en fuite vers l’Égypte arrivent à se rejoindre, mais Marwān est rattrapé, avant d’être décapité. Nous sommes au mois de chawwal 132H (juin 750), les Omeyyades ne sont plus.

Désormais au pouvoir, les Abbassides prennent alors la décision de détruire la plupart des tombeaux omeyyades, épargnant cela dit celui de ‘Umar ibn ‘Abd al-‘Azīz, considéré même dans les rangs des révoltés comme un véridique parmi les véridiques. La plupart des membres de la famille du calife défunt, faits prisonniers, sont eux, exécutés. Selon l’historien musulman et médiéval al-Ṭabarī, le premier des califes abbasside aurait fait “étendre sur les corps un tapis de cuir sur lequel on servit un repas à ceux qui assistaient à cette scène et qui mangèrent pendant que les victimes expiraient”. Un homme va cependant survivre et réussir à s’échapper : le prince omeyyade ‘Abd ar-Raḥmān ibn Mu’āwiya, petit-fils de l’un des califes omeyyades précédents, Hicham. Traversant toute l’Afrique du Nord, échappant encore à d’autres opposants, mais gagnant quelques appuis ici et là, le rescapé parvient à gagner l’Espagne sans plus aucun bien. Accueilli par des sympathisants parmi les notables locaux, il s’y fait cependant sans peine sa place pour s’y faire élire émir, donnant ainsi naissance au célèbre et puissant Émirat de Cordoue.

Les Abbassides vont, eux, poser les bases d’un État des plus puissants, le plus grand et plus riche du monde connu. S’élevant encore contre les Byzantins et centralisant leur État, les Abbassides fondent seulement douze ans après leur arrivée au pouvoir la ville de Bagdad, future capitale du monde et hôte d’une maison de la Sagesse bientôt célèbre. Aussi, si l’économie omeyyade reposait sur le tribut, le butin ou la vente d’esclaves, les Abbassides la basent, eux, sur les impôts, le commerce et l’agriculture. Les Perses ne tardent pas à massivement se convertir, ce qui permet encore aux Arabes de bénéficier de toute leur expérience dans les domaines de l’administration et des lettres.

Renaud K.