De la piraterie anglo-musulmane

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Entre le 16 et le 18ème siècle chrétien, le débat opposant les Catholiques aux Protestants avait plongé l’Europe dans une longue série de conflits internes. Bien que les Ottomans, maîtres du monde musulman à cet instant, avaient trouvé dans le roi des Francs – un catholique – un allié certain; les Etats musulmans semi-autonomes de la côte nord-africaine avaient très vite pris parti pour les adeptes de la Réforme et ainsi, levé les armes contre les royaumes rompus au catholicisme. 

Les Anglais, acquis au protestantisme, l’avaient très vite compris; ils ne tardèrent pas à rentrer en contact avec ceux qu’on nommait déjà les Barbaresques. Contrôlant la Mer Méditerranée et les premiers kilomètres de l’Atlantique, ces pirates et corsaires musulmans écumant les eaux le sabre à la main étaient les plus redoutés de leur temps. Très souvent constitués de Morisques – ces Musulmans ibériques ou Chrétiens islamisés ayant fui l’inquisition espagnole – les navires de guerre partis du Maghreb étaient aussi souvent habités d’anciens captifs chrétiens ayant fait de l’islam leur religion. Aidant la marine ottomane ou travaillant à leur propre compte, on leur connaît alors un nombre conséquent de raids et victoires navales. 

Actifs lors de la guerre menée par la reine Elizabeth 1er contre l’Espagne, les corsaires anglais avaient vu leur activité stoppée net par Jacques 1er, nouveau toi des Anglais, en 1013 de l’hégire (1604). Trop soucieux de rester les prédateurs des mers qu’ils étaient, certains étaient ainsi allé sans attente se mettre sous le patronage des États barbaresques du Maghreb. Il en fut ainsi, pour les plus connus, de Henry Mainwaring, Peter Easton, Robert Walsingham et encore, de Jack Ward. 

Easton fut alors l’un des plus grands pirates de son temps, naviguant aux côtés des Musulmans en Méditerranée et même, jusqu’aux Caraïbes, bastion des pirates européens se taillant une part dans le commerce transatlantique en place. Walsingham, avait, lui, été un capitaine de navire turc renommé et spécialiste de la prise et revente de captifs chrétiens à destination de l’Afrique. Mainwaring, diplômé en droit à Oxford, devint quant à lui l’un des plus redoutables pirates de méditerranée, s’attaquant aux bateaux des Français, Portugais et même, des Anglais. Si ce dernier mourut en Savoie après avoir été fait marquis, Mainwaring et Walsingham finirent tout deux par être gracié par la couronne anglaise après des années de service à Alger. Jack Ward eut un autre destin. 

Signant un contrat avec le Dey de Tunis, il lui fut accordé le droit de voguer en mer et revenir à Tunis sans encombre, ceci en échange d’1/5 de ses prises. Après plus de 3 ans de course, John Ward en était même venu à se convertir à l’islam. Avec plusieurs centaines d’hommes sous ses ordres, Jack Ward eut à son actif un grand nombre de victoires militaires; participant même, au transport des Juifs chassés d’Espagne vers le Maghreb. Haït en Angleterre, des chansons moqueuses sont faites sur son compte, lui, cet Anglais devenu “Turc”. Se faisant appeler Yusuf Reis, ou Jack Asfur – Asfur qui, en anglais, devient bird, ou sparrow – Jack Ward est très vite aussi renommé Jack Sparrow. Vous l’aurez compris, c’est cet homme qui allait inspirer, près de quatre siècles plus tard, le personnage de Jack Sparrow mis en images dans l’une des plus grosses productions cinématographiques de l’histoire. 

Ces contacts entre Protestants anglais et Musulmans du Maghreb avaient, cela dit, eu leurs précédents. En 993 H (1585), la reine Elizabeth 1er avait déjà permis à la création d’une Barbary Compagny au Maroc, occasionnant l’emménagement de nombreux commerçants et marins anglais dans l’Etat islamique d’Ahmed al Mansur. En 1008 H (1600), le secrétaire d’Etat du Maroc, Abd al Wahed ibn Messaoud, passait à son tour six mois dans le royaume anglais, discutant alors d’une invasion de l’Espagne par voie maritime, mais qui ne se fit jamais. De pareils contacts, dans un même objectif de lutte contre l’Espagne, furent longuement entretenus entre la reine des Anglais et Murad, le sultan des Ottomans de l’instant.

Liés par un rejet commun du catholicisme et par l’appât du gain, ces corsaires d’Angleterre et du Maghreb vont si souvent se retrouver que l’on parlera même, en Europe restée fidèle à l’Eglise de Rome, de complot turco-calviniste. La France se plaignit longuement auprès du sultan ottoman du traitement de faveur dont jouissaient d’ailleurs ces Protestants et Renégats (devenus musulmans) dans les ports d’Afrique du Nord. C’est la sourde oreille des Turcs qui incita les Français et Espagnols, chacun de leur côté, à envoyé de leurs navires de guerre sur Alger et Tunis dès les années 1020 de l’hégire (1610). Les Anglais furent plus ambivalents. En paix contre les Etats catholiques, et occupés par la conquête et pacification de l’Amérique du Nord, ils mirent bien plus de temps à réagir. Ils attaquèrent finalement Alger en 1030 H (1621), prétextant la libération de leurs captifs chrétiens restés sur place. 

Salé, sur la côte atlantique du Maroc, fut une autre place forte de la course musulmane. Devenue une république corsaire à partir de 1036 H (1627), des Morisques et Européens divers s’y étaient encore retranchés afin de mieux mener leurs raids marins. Si beaucoup de Néerlandais y seront cette fois trouvés, souvent devenus Musulmans tel le célèbre Jan Janzsoon, quelques Anglais y avaient fait également l’un de leurs ports d’attache. Il faudra attendre les débuts du 19ème siècle chrétien pour que le phénomène cesse, avec l’entrée des Américains en Méditerranée et les colonisations françaises et britanniques de l’Afrique. 

Renaud K. 


Pour en savoir plus : 

Traffic and Turning: Islam and English Drama, 1579-1624, Jonathan Burton, University of Delaware Press
Anglo-Turkish Piracy in the Reign of James I, Grace Maple Davis, Stanford University, 1911