De la marine musulmane

Du second siècle de l’hégire à l’apogée du règne ottoman, les Musulmans s’étaient rendu les maîtres des mers, ceci de la Méditerranée à l’océan Indien. Y faisant la guerre ou du commerce, l’Islam en mer eu ses dates et ses hommes et y a si souvent fait sa loi. 

Avec l’acquisition de territoires donnant sur l’ensemble des côtes sud de la Méditerranée, les Omeyyades avaient très vite compris qu’ils leur faudrait de quoi défendre les ports et cités donnant sur les eaux. Aussi, dans la lutte effrénée qui s’engageait avec les Byzantins, il fallait permettre à de rapides départs de par et d’autres de l’Afrique du Nord à la Palestine depuis la mer. D’abord dépourvus de marins et de navires, les califes avaient ainsi dans un premier temps dû faire avec le matériel et les hommes trouvés dans les ports déjà existants. C’est cependant avec cette flotte à peine constituée que les Omeyyades mèneront de réussis raids, entre 28 et 59 de l’hégire (649 et 679), vers Chypre, la Sicile, Rhodes ou encore la Crête ; avant d’arriver même à bloquer Constantinople en 97 H (717). 

Au gré de la construction de l’Etat ommeyyade, le monde musulman va pourtant davantage se tourner vers l’intérieur des terres, poussant inexorablement la mer Méditerranée a retrouver un calme qu’elle n’avait depuis longtemps pas connu. Les échanges commerciaux entre monde européen et oriental, celui-ci passé du christianisme à l’islam, avait en effet bien ralenti. Mais une nouvelle ère s’ouvre avec les Abbassides, cette fois sur l’océan indien. Plus commerçantes que guerrières, les entreprises maritimes entamées depuis l’Irak et le Golfe Persique se font cette fois vers l’Inde, la Chine ou l’Indonésie, et même vers la côte est de l’Afrique. Avec l’âge d’or savant que connaît l’Empire musulman autour du 3ème siècle de l’hégire, la navigation connaît un nouvel essor. C’est maintenant en terre d’islam que les meilleurs navires et astrolabes se font. Des commandes de matériels sont même faites de toute l’Europe aux artisans de Bagdad, Damas ou Cordoue. 

Côte Atlantique, l’émirat de Cordoue, Muhammad Ier, fait lui en réaction aux attaques menées par les Vikings construire une flotte impressionnante. En 245 H (859) au retour de raids menés contre le Maroc et les Baleares, les 82 drakkars vikings sont ainsi décimés en tentant de passer le Détroit de Gibraltar. Par deux autres fois, en 355 H (966) puis en 400 H (971), les Vikings seront encore défaits par la flotte du calife ommeyade et andalou al Hakam II.

En Méditerranée, la flotte impériale est bâtie et entretenue dans les Cités que sont Tarse, Âcre ou Alexandrie. Trois siècles se sont écoulés depuis la fin de la Révélation coranique et les navires musulmans font encore régulièrement face à l’armée byzantine aux abords de la Crête et de Chypre. D’Ifriqya (Tunisie) partent encore des vaisseaux de guerre dirigés par la dynastie arabe des Aghlabides. En prenant la Sicile, ils imposent de larges défaites en mer aux Byzantins. Les Chiites parmi les Fatimides reprendront encore la main une fois constitués en califes, affrontant sur les eaux tant les Chrétiens d’Orient que les Omeyyades encore à Cordoue, jusqu’à mettre un temps le pied en Italie.

Si les eaux méditerranéennes échappent un temps à l’hégémonie musulmane, dû à la montée des Républiques marchandes d’Italie comme des Croisés prenant les ports palestiniens ou encore des Normands (Vikings) reprenant la Sicile ; revanche est un temps prise avec l’arrivée de Salahuddin al Ayyubi. Éjectant de la Mer Rouge, entre l’Égypte et l’Arabie, les Croisés épris d’un désir de s’en prendre aux pèlerins de rendant au Hajj, il n’arrive cependant pas à enrayer la machine chrétienne aux abords du Levant. Les Mamelouks qui vont succéder aux Ayyubides n’y feront rien non plus, concentrant davantage leurs efforts intra-muros. C’est alors du côté des Turcs, dès le 13ème siècle chrétien, que l’art de naviguer va faire peau neuve. D’Anatolie, les Seljoukides ne tardant pas à investir toute la partie Est de la Méditerranée. Pour concurrencer leurs homologues chrétiens, des navires turcs sont construits, tantôt pour le commerce, tantôt pour le Jihad. 

Les Turcs se faisant Ottomans, la flotte musulmane va se faire la plus conséquente de son histoire. Prenant les Balkans, la Grèce, l’Afrique du Nord et le Levant, ils vont faire de la Méditerranée leur lac au point où les Francs viennent même les appeler à l’aide contre Charles Quint. Avec un amiral à sa tête, la marine ottomane accumule alors les victoires contre les Vénitiens et forces de l’Empire catholique de Charles. En 945 H (1538), fort déjà de sa prise d’Alger, un marin musulman s‘apprête après la bataille de Nikopolis à rentrer dans l’histoire. De son véritable nom Kheyredin, il se fait connaître en France sous le nom de Barberousse. Maitre de la Méditerranée, il garantit aux Ottomans sa maîtrise de l’Espagne à la Mer Noire au moins jusqu’à la bataille de Lepante qui vient un temps émaillé l’hégémonie ottomane. Aux navires à rames,  au 17ème siècle, se substituent des navires à voiles, quand les cartographes Ottomans, Piri Reis en tête, rendent des mappemonde et cartes marines de plus en plus abouties. L’océan indien est lui encore si bien connu des marins musulmans que les explorateurs chrétiens font appel à eux.

Vasco de Gama se fera à la fin du 15ème siècle chrétien ainsi aidé d’Ahmed ibn Majid, un lettré et navigateur hors pair de l’actuel Mozambique, qui prendra même la barre de son bateau se guidant grâce aux astres. 

Avec la baisse de régime de l’Empire Ottoman, la maîtrise des mers va peu à peu devenir la marque de fabrique des marins du Maghreb. On parle alors, et ce du 17 au 19 ème siècle, d’Etats barbaresques menant ses « courses ». D’Alger et de Tunis vont ainsi partir des navires de guerre se jetant tels des flèches sur les bateaux chrétiens rencontrés. Ramenant des butins et captifs, certains embrassent même l’islam, devenant de très crains renégats, et à leur tour, de doués corsaires. On se souvient notamment du célèbre Jack Birdy, un Anglais fait musulman devenu l’un des plus puissants mujahid des mers. Le personnage de Jack Sparrow (Pirate des Caraïbes) en est directement inspiré. 

Le détroit de Gibraltar libéré du blocus portugais, les corsaires musulmans investissent aussi l’atlantique, notamment depuis Salé, alors lieux de tous les échanges et depuis peu occupé aussi par les jeunes Américains. Mal défendus, les navires américains sont rançonnés, les navires confisqués. En 1209H (1795), le dey d’Alger exige même du gouvernement américain la construction d’un navire de guerre au lieu d’un tribut. Ce qu’il accepte. C’est en réaction à la force de feu marine des musulmans que le Congrès américain fait voter la création d’une marine de guerre. Investissant la Méditerranée, ils rentrent en conflit ouvert avec les États barbaresques. En 1218H (1803), le puissant et fameux USS Philadelphia est même capturé. Mais affaiblies, les régences d’Alger et de Tunis finissent par perdre du terrain en mer, avant d’être conquises quelques années après par la France.

La colonisation algérienne de la France aura mis un terme à la grande Épopée Marine de l’islam et ses musulmans. Les Ottomans, de leur côté, n’arriveront dès lors plus à rivaliser avec la puissance navale des Occidentaux, qui, jouissant des bienfaits des Grandes Découvertes, avaient depuis pris le contrôle de l’ensemble des mers et océans du monde. 

Renaud K.