Quand Francs et Turcs étaient alliés

Posted on Posted inHistoire

En 931 de l’hégire (1525), François 1er, roi de France, est défait par Charles Quint avant d’être envoyé en prison. Humilié, il va alors chercher à trouver de l’aide dans le seul et unique souverain capable de tenir tête à son meilleur ennemi : Soliman le magnifique.

Des rencontres et pourparlers s’engagent dès 932 H (1526), ils dureront 10 ans. Car Soliman, s’il comprend ce qu’il pourra tirer d’une alliance avec une puissance comme la France, entend un premier temps se laisser désirer. « Il n’est pas étonnant que des empereurs soient défaits et deviennent prisonniers. Prenez donc courage, et ne vous laissez pas abattre » répondra-t-il d’abord au roi français. En parallèle, Charles Quint va chercher à prendre à revers les Turcs en se rapprochant des Perses. Mais les Turcs avalent victoires sur victoires sur le sol européen, quand les Francs accumulent les défaites. S’allier aux Ottomans devient pour les Francs plus qu’urgent. François 1er libre mais affaibli, revient ainsi en 934 H (1528) vers Soliman, prétextant de vouloir placer les Chrétiens d’Orient sous sa coupe. Soliman se veut alors rassurant, les Chrétiens resteront saufs, mais encore une fois, nulle alliance n’est signée.

Deux ans plus tard, une nouvelle ambassade française arrive auprès de Soliman. Lourdement chargé de cadeaux, c’est le célèbre Antoine de Rincon qui débarque en territoire ottoman. L’homme est alors subjugué par ce qu’il voit à Constantinople, capitale des Musulmans :

« Un ordre étonnant, pas de violence. Des marchands, et même des femmes, vont et viennent en toute sécurité, comme dans une ville européenne. La vie est aussi sûre, aussi agréable et facile qu’à Venise. La justice est dite avec tant de justesse qu’on est tenté de croire que les Turcs sont désormais devenus chrétiens, et que les chrétiens sont désormais devenus Turcs.« 

Au retour de l’ambassadeur français, Soliman se décide enfin à procéder à des opérations conjointes avec les Francs contre Charles Quint. L’alliance franco ottomane est là. En 939 H (1533), le légendaire Khair ad din Barbarossa, alors commandant en chef de la marine ottomane, est ainsi envoyé au large de la côte d’Azur. Il attaque Gêne et l’ensemble des bases militaires de l’empereur catholique. Accostant à Alger comme à Tunis, Barbarossa est même un temps reçu à Nîmes.

En 942 H (1536), un autre ambassadeur français, Jean de la Forêt, arrive à Constantinople. Il devient à ce moment le 1er ambassadeur français permanent de l’Empire Ottoman. De nouveaux traités sont signés, ils permettent aux Français d’obtenir des privilèges inédits. Le plus conséquent : une liberté de commerce quasi-totale. Désormais, pour commencer avec le monde turc, il fallait se présenter sous une bannière française. Des Français s’installent même en Anatolie. Bénéficiant d’une totale liberté de culte, ils se voient confier les lieux saints de la catholicité. Négociant avec le vizir Ibrahim Pasha, un Grec converti à l’islam et second homme le plus puissant de l’Empire Ottoman, Jean de la Forêt arrive à se voir offrir des sommes d’argent astronomiques. De grosses campagnes militaires sont ainsi menées sur tout le pourtour italien comme en Corse. En parallèle, Soliman joue de sa diplomatie auprès des princes protestants allemands afin qu’ils rejoignent le roi des Francs dans sa guerre.

A partir de ce moment, l’alliance se fait des plus offensives. D’Alger ou de Marseille, les forces ottomanes menées par Barbarossa mènent de réguliers raids, attaquant l’Espagne, l’île d’Ibiza comme Naples. Soliman fait même dépêcher 300 000 soldats par l’Albanie afin d’accompagner sa flotte. Bertrand d’Ornezan, amiral et Baron français, accompagne alors Barbarossa dans la plupart de ses sièges. Charles Quint est finalement contraint de signer avec la paix avec les Français en 944 H (1538). Mais une clause vient remettre en jeu l’alliance franco ottomane ; François 1er est appelé à aider Charles Quint dans son combat contre les Ottomans en Hongrie… Il faudra 4 années pour voir le roi des Francs rechercher un soutien auprès des Turcs, après sa rupture diplomatique d’avec Charles…

De l’Espagne aux Pays-Bas, les Francs et Ottomans sont partout, soulevant d’ailleurs l’indignation de tout un monde, voyant dans cette alliance une trahison des Francs à l’égard de l’Église. Pour sauver la légitimité du roi, de nombreux auteurs français chercheront à l’époque à sauver les meubles : Soliman est peint comme le Bon Samaritain biblique, la civilisation ottomane, comme noble et des plus avancées. Du côté musulman, Soliman, sous l’influence de ceux refusant l’alliance, tend à parfois aussi faire marche arrière. Cela n’empêche pas l’un des plus importants sièges de se faire : en 950 H (1543), Ottomans et Francs bombardent Nice aux mains de Charles Quint. Pour le coup, les Ottomans sont à la demande de François 1er logés à Toulon. Les locaux sont alors invités à accueillir les quelque 30 000 mujahidins Turcs chez eux ; la cathédrale est à l’occasion transformée en mosquée et l’adhan s’y faisait entendre 5 fois par jour. Nice reprise, les Ottomans toujours dirigés par Barbarossa et accompagnés du capitaine franc Polin assiègent encore de nombreuses localités italiennes. Des militaires français sont même envoyés plus tard sur le front perse, aidant les Ottomans contre les Safavides voisins.

Les campagnes, parfois difficiles du fait de la distance séparant les deux alliés, sont aussi financièrement lourdes de conséquentes. La France s’endette en effet auprès des banques turques pour se payer leur appui. Mais les Francs bénéficient d’une large contrepartie : si Charles Quint s’enrichit avec l’Amérique nouvellement découverte, François 1er s’ouvre une luxuriante porte en Asie. L’alliance franco ottomane résistera d’ailleurs à la mort de François 1er. Sous Henri II, son fils, Turcs et Francs multiplient encore les batailles contre la Maison des Habsbourg ; ils envahissent ensemble la Corse en 960 H (1553). Les Protestants, au Nord et à l’Est de l’Europe, trouveront aussi dans les Ottomans de fidèles alliés. De nombreux protestants sont même accueillis dans l’empire Ottoman, où ils peuvent bénéficier d’une liberté de culte qu’ils n’avaient pas eu en terre catholique. Des alliances entre princes protestants, Morisques et Turcs sont même scellées dans une lutte contre les Espagnols.

Si les campagnes militaires conjointes vont dès la fin du 16ème siècle chrétien se raréfier, l’alliance franco ottomane va perdurer encore plus de deux siècles, les engagements sont alors tenus et respectés des deux côtés. Lors du règne de Louis XIV, la France en pleine révolution philosophique est même sous influence directe des Turcs. On parle alors de turquerie, et l’on voit les premières traces d’un orientalisme qui allait bientôt faire fureur. On se met même à porter le turban et boire du café comme les Turcs. Ceux-ci bénéficieront aussi de toute la technicité et des enseignements militaires de Français envoyés directement par les différents rois respectifs.

L’arrivée de Napoléon au pouvoir après la Révolution change toute la donne. De nature expansionniste, la France rompt l’alliance sans préavis et envahit l’Égypte, alors province ottomane, en 1212 H (1798). Le Jihad est déclaré contre les forces napoléoniennes. Contraint à reculer, Napoléon reviendra finalement sur sa décision, signant plus tard une nouvelle alliance avec les Turcs afin de s’assurer la victoire face aux Russes et Anglais. Mais de plus en plus affaiblit, l’Empire Ottoman entre dans une phase de survie invitant peu à peu ses anciens alliés à se désintéresser de son soutien. Chacun attend et joue de figures diplomatiques, espérant pouvoir se partager un jour cet empire, jadis si fort, qui ne va pas tarder, quelques décennies plus tard à disparaître…

Renaud K.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.