De la dernière révolte des Morisques

Décembre 1568, alors que les chrétiens de Grenade s’apprêtent à fêter Noël, une violente insurrection allait perturber le quotidien des locaux : la révolte des Alpujarras. Huit décennies plus tôt, la Reconquista s’était achevée par la conquête du dernier bastion islamique d’Espagne : le Royaume de Grenade. Un temps toléré, les musulmans vaincus qui n’avaient pu quitter le territoire furent soumis à diverses vexations et à une politique d’assimilation forcée consistant à les convertir au christianisme. En 1567, un pas supplémentaire était franchi : un énième décret obligeait les Morisques (musulmans d’Espagne – faussement – convertis au christianisme) à remettre l’éducation de leurs enfants à l’Église et à délaisser le voile et l’usage de la langue et des noms arabes. Ce fut le décret de trop. Un homme prend alors la tête d’un mouvement clandestin qu’il veut être celui de la dernière chance : Fernando de Córdoba y Válor. Descendant des califes omeyyades de Cordoue, l’autrement appelé Abén Humeya (ibn Umayya), vêtu de la tenue pourpre des précédents émirs nasrides, est alors nommé “roi des Morisques” par ses fidèles. Après avoir parcouru les villages de Grenade afin de lever le plus de partisans et d’armes, le roi des Morisques permet à la réunion de l’ensemble des protagonistes le soir de Noël 1568, dans le petit village de Béznar. Nu une ni deux, des musulmans en arme pénètrent le quartier de l’Albaicin de Grenade et déclarent ouverte l’insurrection. Le lendemain, les habitants dudit village entendent pour la première fois depuis la fin de la Reconquista l’adhan dans les rues. Très vite, ce sont plus de 20 000 musulmans, qui jusqu’ici avaient trouvé refuge dans les montagnes, qui descendent en ville. L’insurrection touche toute la région et les soldats chrétiens sur place ne sont d’aucune utilité; ils sont tués aux côtés des religieux et inquisiteurs. Les églises sont détruites ou transformées en mosquées et les femmes musulmanes peuvent enfin circuler à nouveau le visage couvert de leur long voile. Le fief de l’insurrection est alors la région montagneuse des Alpujarras; mais celle-ci ne tient pas. Les autorités castillanes ont en effet envoyé l’un de leur meilleur homme en la personne du marquis de Mondéjar pour mater la révolte. Avec ses hommes, il réussit, en dépit de la neige et de la rudesse des montagnes, à reprendre le QG d’Abén Humeya. L’inquisition s’y réinvite autant que les exactions; pensant pacifier les territoires morisques, ils provoquent tout le contraire. Le printemps n’est pas passé que les musulmans reprennent les armes, cette fois aidés du régent d’Alger, Uluç Pasa. Ce gouverneur au nom turc est en fait un “renégat”, italien d’origine converti à l’islam après avoir été capturé en mer. Engagé contre ses anciens cousins chrétiens, il débarque avec près de 4000 enturbannés aux bords des côtes du sud de l’Espagne. Acculée par les incessants raids de ces derniers puis par les embuscades tendues par les morisques sur les terres, l’armée espagnole peine à garder le contrôle et à sécuriser les quartiers chrétiens. A l’été, l’ancien Royaume de Grenade est presque entièrement passé sous le contrôle d’Abén Humeya. La réaction chrétienne aura à être à la hauteur, et elle le sera. Plus de 20 000 soldats sont réunis par le roi en personne, Philippe, et sont offerts à son demi-frère, Don Juan d’Autriche, afin de reprendre possession des côtes et empêcher tout renfort ottoman. Reprenant peu à peu le dessus, les Espagnols vont en fait être aidé par des proches du roi des Morisques. Celui-ci venait en fait d’épouser la veuve du frère de son beau-père, une dame, qui, selon la coutume, devait en fait revenir à son cousin Diego Alquacil. Humilié, il montait en compagnie du propre cousin du roi, Abèn Abû, une conspiration visant à le destituer. Ce fut chose faite un 20 octobre 1569, après que les deux hommes soient entrés dans sa chambre pour mieux l’étrangler. C’est Abèn Abû qui reprit après cela le trône vacant. Mais face à la contre-offensive de Don Juan d’Autriche, il n’est plus en mesure de faire face, d’autant qu’il montre de l’hésitation à continuer la lutte. Une année ne s’est pas passée sans que le pouvoir lui glisse entre les doigts. Les rebelles sont, à l’automne, encerclés dans les Alpujarras; l’assaut donné, les Espagnols font un carnage. Les hommes sont exécutés quand les femmes et enfants sont réduits en esclavage; l’ensemble des villages et mosquées sont réduits à l’été de cendre. Le jeune Abèn Abû voit quant à lui sa tête ôtée de son corps pour être placée dans une cage en fer, laquelle sera exposée trente années durant aux portes de Grenade. C’est après cette révolte que le royaume castillan ordonne, en 1571, la déportation totale des Morisques. Forcés à marcher sous la neige et sans nourriture, beaucoup mourront en chemin; leurs terres seront quant à elles partagées entre les notables chrétiens. 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • FLETCHER, Richard: Moorish Spain (1992, new edition 2001).
  • JAYYUSI, Salma Ishedra (editor): The Legacy of Moorish Spain (1992)
  • FLORIAN, M.: A History of the Moors in Spain (French original around 1790, English translation of 1840 available in several e-book formats).

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