De la Bosnie musulmane

Terre peuplée de Slaves et le lieu de bien des Royaumes et Empires chrétiens orthodoxes durant tout le Moyen-âge, la Bosnie est approchée par les Ottomans une première fois en 786H (1384) avant d’être complètement conquise et occupée en 933H (1527) avec la prise de sa capitale Jajce. C’est alors après un siècle de batailles et résistances que la Bosnie devenait une province ottomane. On parle du Pachalik de Bosnie. Si des Turcs y sont envoyés, l’essentiel de l’administration et de la judicature reste dans les mains de locaux; pour cause, la majorité des Slaves habitant la Bosnie embrassent l’islam en moins d’un siècle. Avec la fin d’al-Andalus intervenue le siècle précédent, la Bosnie est ainsi le nouveau phare de l’Islam en Europe; le hanafisme s’y fait se place et l’arabe s’apprend dans les madrasas construites ici et là. Entre autres mesures prises par les conquérants musulmans : l’abolition de la féodalité. Les taxes s’islamisent et un certain renouveau de l’agriculture s’impose; de nouvelles habitudes et cités émergent. Ainsi de Sarajevo, fondée en 865H (1461) par le premier gouverneur ottoman de Bosnie, Isa-Beg Isaković, qui choisit l’endroit pour y élever un palais pour le sultan Meḥmed II – un Saray (d’où le nom de la ville) – ainsi qu’une mosquée, un marché et un hammam. Attirant les musulmans de Hongrie et d’ailleurs, mais aussi des juifs ayant fui l’Inquisition espagnole en Espagne (une première synagogue y est construite en 1581 de l’ère chrétienne), Sarajevo – la Jérusalem des Balkans – devient un centre majeur de la région dès le 16e siècle chrétien. Très tôt pourvue d’un système d’alimentation en eau, de nombreuses écoles et peuplée d’artisans, Sarajevo est le siècle suivant – avec ses près de 100 000 habitants – la seconde ville de l’Empire ottoman et l’une des plus évoluées d’Europe. Au milieu du 17e siècle chrétien, le Pachalik de Bosnie englobe alors l’actuelle Bosnie-Herzégovine, mais aussi des parties de la Lika, de la Slavonie, de la Dalmatie (en Croatie), une partie de la région du Sandjak en Serbie ou encore le nord du Monténégro. Le pachalik est en tout divisé en 8 sandjaks et 29 capitaineries. Voisine de l’Empire d’Autriche des Habsbourg, l’ennemi séculaire des Turcs, la Bosnie musulmane est longtemps durant l’une des provinces les plus actives et privilégiées de l’Empire ottoman. De grands vizirs et soldats y sont trouvés et formés, essentiellement au travers du système du devşirme. Séparés de leur famille pour être éduqués dans les armes et l’islam, ils intégraient le corps des Janissaires pour ainsi servir dans les plus grandes batailles de l’Empire. C’est après de hauts faits d’armes que certains arrivaient à oeuvrer directement aux côtés du sultan, aux premiers rangs des décisions politiques. Ainsi d’Aḥmad-Paşa Hercegović, grand vizir sous le sultan Bāyezīd II – dont il avait épousé la fille – et Selīm 1er; mais aussi de Soḳollu Meḥmed Paşa, successivement commandant de la Garde impériale, Grand Amiral puis Grand vizir sous les sultans Süleymān le Magnifique, Selīm II, et Murād III. C’est aussi en Bosnie que l’on trouve certains des grands érudits de l’ère ottomane. Outre ʿÖmer Efendi, célèbre auteur, historien et juge ayant exercé au 18e siècle chrétien, le pays aura offert des Hommes tel que Naṣūḥ ibn Qaragöz ibn ʿAbd Allāh al-Bōsnawī. Eminent cavalier, inventeur de nouvelles formes de jeux équestres, mathématicien, historien, calligraphe et peintre à l’époque du Süleymān le Magnifique, il avait traduit en turc les Annales d’al-Ṭabarī et commenté le Fuṣūṣ al-Ḥikam d’Ibn al-Arabī. Une lettre du sultan Süleymān le présente comme le maître cavalier de son temps sans égal dans tout l’Empire. Le nom de Sūdī-yi Bosnawī peut encore être retenu. Maîtrisant le persan autant que l’arabe, il avait voyagé dans tout l’Orient avant de rédiger certaines pièces maîtresses des lettres et de la poésie ottomane. A peine plus tard devait également exercer l’historien Pečewī. Fauconnier impérial, il était un poète tantôt envoyé au front ayant fait noble carrière. Notons encore le cas de Nergisī-zāde Meḥmed Efendi. Né à Sarajevo vers 994H (1586), il avait autant commenté les frasques guerrières de ses sultans que donné dans le conte et le poème; il était encore deux siècles après sa mort honoré comme le maître de la prose ottomane. Lors la guerre austro-turque de 1683-1699, la Bosnie est un temps occupée par l’armée du Saint-Empire après la bataille de Zenta; Sarajevo est pillée et incendiée. Un traité de Karlowitz permet son retour dans l’Empire ottoman, mais au détriment de plusieurs sandjaks. Plus tard lorgnée par Napoléon et un temps en proie, en 1246H (1831) à une guerre civile intentée par quelques seigneurs locaux, la Bosnie devient Bosnie-Herzégovine à compter de 1266H (1851). Mais dûment affaibli, l’Empire ottoman n’y contrôle plus grand-chose et l’Europe moderne en profite : en faisant monter le sentiment nationaliste dans la région, ils aident aux insurrections populaires qui allaient faire de la Bosnie un protectorat de l’Autriche-Hongrie à compter de 1295H (1878). Une ère de quatre siècles sous la coupe des Turcs venait de se clôturer. Territoire musulman perdu dans la l’Europe des Nations qui se dessine, la Bosnie est alors sous les feux de tous les projecteurs du monde quand, en 1332H (1914), un attentat contre l’archiduc et héritier de l’Empire austro-hongrois François-Ferdinand est perpétré à Sarajevo par un jeune nationaliste serbe du pays. Il s’agit de l’élément déclencheur de la Première Guerre mondiale, qui eut pour conséquence la défaite, la chute et le démembrement des Empires russe, austro-hongrois, allemand et ottoman. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le régime nazi occupant le pays ira trouver de nombreuses recrues parmi les croyants du pays; le grand mufti de Jérusalem s’y rend même afin d’enjoindre les troupes à combattre le monstre communiste. Finalement tombée sous la coupe des communistes après la guerre, la Bosnie subit de plein fouet le règne du maréchal Tito en intégrant la République fédérative socialiste de Yougoslavie. L’islam n’y est définitivement plus Loi et la laïcisation des institutions se fait parfois dans les larmes et le sang. Les résistants et militants musulmans sont chassés et incarcérés, à l’image du plus fameux d’entre eux : Alija Izetbegović. Auteur de plusieurs manifestes panislamiques, il est en 1410H (1990) le premier président du pays avant la guerre civile qui allait éclater en 1412H (1992) et causer la mort de milliers de musulmans à travers le pays. Refusant l’éclatement de la Yougoslavie et la réislamisation de la Bosnie, les nationalistes serbes – et chrétiens – aux ordres de Slobodan Milosevic ont pour mission de nettoyer la région de ses musulmans. On parle alors du conflit le plus meurtrier de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale. Après près de quatre ans de conflit, et un massacre – Srebrenica – resté dans les mémoires, la Bosnie retrouvait enfin la paix; elle est depuis le pays d’Europe où l’islam est encore le plus prégnant. Des touristes du monde entier y affluent depuis afin d’y goûter au mélange des genres qu’on y trouve : au milieu de vieilles maisons de pierres typiquement européennes s’élèvent certaines des mosquées les plus belles de tout l’Occident. 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • THE PENETRATION AND ADAPTATION OF ISLAM IN BOSNIA FROM THE FIFTEENTH TO THE NINETEENTH CENTURY, ANTONINA ZHELIAZKOVA, Journal of Islamic Studies, Vol. 5, No. 2, ISLAM IN THE BALKANS (July 1994), pp. 187-208, Oxford University Press 
  • Xavier Bougarel, Farewell to the Ottoman Legacy ?  Islamic Reformism and Revivalism in Inter-War Bosnia-Herzegovina, NathalieClayer/EricGermain.IslaminInter-WarEurope,Hurst,pp.313-343, 2008. halshs-00706274   
  • Djurdjev, B., “Bosna”, in: Encyclopédie de l’Islam
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