Dans la Bagdad médiévale des femmes de pouvoir

La cour des souverains abbassides sera constamment habitée de femmes d’influence. Des concubines ou servantes de califes et émirs, certes, mais point que. Certaines étaient encore de puissantes gouvernantes, quand d’autres marquèrent l’histoire de Bagdad de par leur mécénat et dons.

Dans l’ombre du pouvoir et rarement sur le devant de la scène dans ce Moyen-âge musulman où pudeur et vie privée furent la norme, les femmes siégeant aux côtés des puissants parmi les Arabes et Turcs de la Bagdad de l’époque vont pourtant, et régulièrement, jouer un rôle politique des plus intéressants. En 461 H (1068), l’une d’elles appuya ainsi la demande du vizir déchu Ibn Jahir désireux de retrouver son poste. Ce même vizir sera 26 ans plus tard invité par Shams al‑nahar, la gouvernante du tout juste décédé calife al Qa’im, afin qu’il fasse nommer al‑Mustadhir comme son successeur. L’une des concubines du calife al Muqtafi fera aussi des pieds et des mains pour faire de son fils Abu Ali le futur commandeur des croyants, ceci en promettant aux émirs locaux de leur octroyer des biens s’ils appuyaient sa candidature. Influençant directement les successions, les chroniques d’époque rapportent que des rivalités entre concubines avaient encore été à l’origine de la perte du calife al‑Mustanjid.

D’autres fois, il était question de forcer l’investiture du fils de l’une de leurs alliées. Banafsa al-Rumiyya (une blanche affranchie) avait elle au 6ème siècle hégirien influencer le calife al‑Mustadi au point de lui faire accepter comme héritier le fameux al‑Nasir, fils de Zumurrud Hatun, l’épouse turque du calife.

Les califes n’eurent des enfants pas qu’avec leurs épouses, ils en eurent de nombreux avec leurs concubines. Certaines deviendront même les mères de certains des plus grands califes abbassides. Nous avons Qatr al‑nada, la mère arménienne d’al‑Qaʾim, Sitt al Sada qui donna naissance à al Muqtafi, Tayf al‑hayal, la mère turque d’al‑Mustadhir. Ce dernier aura lui encore un fils de Nuzha, une concubine noire. Aussi au service d’autres femmes, on se souvient ainsi de ces 100 demoiselles entourant l’épouse du vizir seldjoukide al‑Sumayrami au 6ème siècle hégirien ; de ces servantes aux soins des tantes, mère et grand‑mère du calife al‑Muqtadi ou encore de cette gouvernante nommée Wisal, elle au service de la mère du calife al‑Qa’im.

Dépassant le seul statut d’épouse ou concubine de, certaines vont graver leur nom dans l’histoire de Bagdad au travers d’œuvres pieuses des plus notables. L’Arménienne Argawan, concubine du calife al‑Qaʾim et mère du calife al‑Muqtadi finança ainsi la construction d’un établissement soufi à Bagdad quand Banafsa, mécène des ulémas Hanbalites d’époque, créera mosquées et madrassas. Du côté des épouses officielles, la sultane seljoukide Tarkan Hatun fonda à Bagdad une madrasa hanafite quand sa sœur et épouse du calife Al‑Mustadhir, Ismat Hatun, en finança une autre à Ispahan. L’autre princesse seljoukide Saljuka Hatun fit encore édifier à Bagdad une bibliothèque de livres précieux. Les dictionnaires biographiques, dont celui d’Ibn al‑Sai, Nisa al‑khulafa, prouvent encore qu’elles étaient souvent à la tête de patrimoines conséquents.

Si il n’est là question que des seuls 4 et 5ème siècle de l’hégire, et du Bagdad au temps des Abbassides devenus les vassaux des Seldjoukides, l’influence féminine dans le pouvoir musulman sera une constante dans les 13 siècles de l’histoire du monde de l’Islam. On se souviendra de Roxelane, cette concubine polonaise devenue l’épouse du sultan ottoman Soliman le magnifique et conseillère politique officieuse de celui-ci ; aussi de Marthe Franceschini dite Davia, qui fut au 18ème siècle chrétien sultane du Maroc sous la dynastie alaouite ou encore de Helen Gloag, elle aussi devenue le même siècle sultane et proche conseillère du souverain alaouite Muhammad Ibn Abdallah.

Renaud K.