Dans la Bagdad médiévale des femmes de pouvoir

Si la politique fut une pratique masculine dans la plupart des cités passées de ce monde, il serait une erreur de considérer que les femmes n’y avaient aucune place. Le monde musulman n’y fit pas exception. À Bagdad, nombre d’entre elles avaient pu, dans l’ombre des puissants de la capitale de l’empire abbasside, prendre part à certaines des grandes décisions d’État.

En 481H (1068), on se souvient ainsi que c’est une femme, Shams al-Nahâr, la gouvernante de feu le calife al Qā’im, qui joua de sa position face au vizir Ibn Jahir, afin qu’il fasse nommer al-Mustaẓhir comme son successeur. L’une des concubines du calife al-Muḳtafī fera, elle, des pieds et des mains pour faire de son fils Abu Alī le futur commandeur des croyants, ceci en promettant aux émirs locaux de leur octroyer des biens s’ils appuyaient sa candidature. Influençant directement les successions, les chroniques d’époque rapportent que des rivalités entre concubines avaient encore été à l’origine de la perte du calife al Mustanjid. D’autres fois, il était question de forcer l’investiture du fils d’une possible alliée. Banafsa al Rūmiyya (une Européenne affranchie) avait, au 6ème siècle hégirien, influencé le calife al-Mustaḍī’ au point de lui faire accepter comme héritier le fameux al-Nāṣir, fils de Zumurrud Hatun, l’épouse turque du calife.

Les califes n’avaient pas seulement eu des enfants avec leurs épouses, ils en eurent aussi de leurs concubines. Certaines deviendront même la mère de quelques-uns des plus grands califes abbassides. Citons Qatr al nada, la mère arménienne d’al-Qā’im; Sitt al Sadā, la mère d’al-Muḳtafī; Tayf al Hayal, la mère turque d’al-Mustaẓhir. Ce dernier aura également un fils de Nuzha, l’une de ses concubines arrivées d’Afrique noire. Parfois au service d’autres femmes, on se souvient de ces cent demoiselles entourant l’épouse du vizir seldjoukide al Sumayrami au 6ème siècle hégirien, ou encore de ces servantes aux soins des tantes, ainsu que de la mère et grand mère du calife al Muqtadī. Il y eut aussi cette gouvernante nommée Wisal, alors au service de la mère du calife al Qa’im. Dépassant le seul statut d’épouse ou concubine, certaines vont graver leur nom dans l’histoire de Bagdad au travers d’œuvres pieuses des plus notables. L’Arménienne Argawan, concubine du calife al Qā’im et mère du calife al Muqtadī finança ainsi la construction d’un établissement soufi à Bagdad, quand Banafsa, mécène des ulémas hanbalites d’époque, fera édifier des mosquées et madrasas.

Du côté des épouses officielles, la sultane seldjoukide Tarkan Hatun fonda à Bagdad une madrasa hanafite quand sa sœur – et épouse du calife al-Mustaẓhir – Ismat Hatun, en finança une autre à Ispahan. La princesse seljoukide Saljuka Hatun fit encore édifier à Bagdad une bibliothèque. Les dictionnaires biographiques, dont celui d’Ibn al-Sā’ī, le Nisa al khulafa, prouvent encore qu’elles étaient souvent à la tête de patrimoines conséquents.

Renaud K.