Ceuta, ou le début des Grandes Découvertes

En 818 de l’hégire (1415), le sultanat Mérinide (actuel Maroc) est envahi par les Portugais ; c’est la bataille de Ceuta. Continuité de la Reconquista, cette incursion chrétienne en terre d’Islam marque aussi le début d’un tournant dans l’histoire : celui des Grandes Découvertes. 

Animés par un désir d’expansion outre continental, les Portugais sont à ce moment de l’histoire constitués en un royaume puissant et stable. L’esprit de Croisade encore là et encouragé par le pape, le roi Jean 1er monte alors une armée en vue de s’en prendre aux Maures dominant le Maghreb. 

Ceuta étant la pointe de l’Afrique et au confluent de l’Atlantique et de la Méditerranée, contrôler cette cité revient à mettre la main sur le trafic maritime passant par le détroit. Lieu de passage fréquent des Barbaresques, ces corsaires abonnés au Jihad sur les eaux, c’est là une occasion à ne pas manquer pour encore leur barrer la route. Mais Ceuta, c’est aussi le lieu où les marchands reviennent d’Afrique noire, le Soudan (Mali actuel), chargés d’or. Prendre Ceuta, c’est donc prendre une large longueur d’avance, à la fois économique et militaire, sur le voisin espagnol. 

L’entreprise est habilement préparée. Jean 1er, roi des Portugais, fait d’abord envoyer des espions : le prieur des Hospitaliers (l’ordre croisé), un certain Alvaro Goncalves Gemello, puis le chef de la marine, Afonso Furtado de Mendonca. Dans un souci de s’éviter des conflits et l’attrait des autres souverains européens, Jean 1er nourrit d’ailleurs le secret le plus total autour de sa future invasion. Des navires sont construits là, d’autres sont bien empruntés à quelques États étrangers, dont l’Allemagne et la France, mais tout se fait comme si de rien n’était. 

La pression est lourde pour les épaules du roi. Peu enjoué à l’idée de s’y rendre, il est surtout pressé d’offrir à la noblesse portugaise, prête à ce moment à le lâcher, de quoi s’occuper avec quelques terres nouvelles. 

Été 818 H (1415), les repérages effectués et les troupes recrutées, l’invasion pouvais démarrer. Toute l’aristocratie portugaise est là, enthousiaste à l’idée de s’accaparer quelques terres nouvelles. Avec 250 navires et quelque 50 000 hommes, la flotte portugaise arrive d’abord au mois d’août à Algésiras, puis enfin, à Ceuta. Car le mauvais temps avait un premier temps dispersé la flotte chrétienne, les défenses de Ceuta avaient d’abord pensé à une fausse alerte ; ils sont pris de cour lors de l’attaque et n’arrivent même pas à fermer les portes de la ville à temps. Nous sommes le 21 août, les Portugais prennent Ceuta sans avoir à n’user de force. 

Si beaucoup de locaux prennent la fuite avec le gouverneur Salah ibn Salah, les autres sont pris au piège. Emprisonnés dans leur propre ville, ils sont sans attente appelés à se convertir au christianisme par les ecclésiastiques dépêchés à l’occasion. La Mosquée est aussi vite transformée en Église, quand évêques et religieux y prennent place. Première possession portugaise, extra-européenne, Ceuta, après avoir été plus de 700 ans aux mains des musulmans, ne leur reviendra jamais plus. 

Quelques années plus tard, la défaite des Portugais contre les Marocains à Tanger va amener ces derniers à réclamer Ceuta contre la libération de l’infant Ferdinand, gardé en otage. Mais le captif mourant en captivité, Ceuta n’est finalement pas rendue. 

La prise de Ceuta par le Portugal n’est ainsi pas qu’une simple conquête, elle marque le début d’une nouvelle ère : celle des Grandes conquêtes. Moins de 80 ans avant la « découverte » des Amériques par les Espagnols et Portugais, ces derniers s’étaient déjà décidés à investir l’Afrique dans le but de s’ouvrir et pénétrer le monde extérieur. Ceuta va ainsi véritablement servir de tremplin, offrant finalement la confiance nécessaire aux conquérants chrétiens pour de nouveaux horizons.  

La bataille de Ceuta est aussi hautement symbolique. Après avoir passé des siècles à lutter face aux musulmans ayant dominé la péninsule ibérique, désormais, les Portugais en viennent à chasser dans le territoire même de leurs anciens et tenaces adversaires. C’est le Reconquista chez l’autre. Ceuta est encore un élément déclencheur en Europe dans le sens où jusqu’ici, seuls des entreprises particulières avaient amené des Chrétiens hors du continent. Ils étaient, hors des possibles envois diplomatiques, aventuriers ou commerçants, mais là, c’est État lui-même qui est derrière et finance ces voyages nouveaux. 

En 988 H (1580), après la bataille des trois rois ayant plongé le Portugal dans une crise sans précédents, ceux-ci perdant une définitive fois face aux Marocains, elle finit par passer sous domination espagnole. Espagnole, Ceuta l’est encore aujourd’hui. 

Renaud K. 

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