Brunei, sa petite histoire

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D’abord la terre de belligérants hindouistes, tributaire des Chinois au début du Moyen-âge, puis soumis à l’empire Majapahit de Java, Brunei a une histoire aussi floue qu’elle eut de noms différents. De premiers musulmans y sont en tout cas attestés, grâce aux sépultures, au 13e siècle chrétien. L’islam, religion de plus en plus d’individus d’Asie du Sud-est, devient la religion d’un premier souverain local à la moitié du 14e siècle chrétien. Son nom est Awang Lak Betatar, ou Muḥammad Shah, il fonde la dynastie des Bolkiah et va régner jusqu’en 804 de l’hégire (1402), après 34 ans au pouvoir. C’est l’empire de Brunei qui naît avec lui.

 

Situé sur l’île de Bornéo, Brunei se développe à grande vitesse sous les règnes de ses sultans respectifs. Commerçant avec la Chine, le petit État islamisé s’étend bientôt de Java aux Philippines, pour ainsi devenir le lieu de tous les commerçants et diplomates de ce bout d’Asie du Sud-est. Si la généalogie exacte desdits souverains d’époque n’a jamais été clairement établie, la tradition mentionne néanmoins le règne de celui qui fit de l’islam la loi d’État : Sharīf ‘Alī ibn ‘Ajlān ibn Rumaithah ibn Muḥammad. Né en Arabie, ce descendant d’Alī ibn Abī T̩ālib n’a alors aucun lien de parenté avec les autres sultans : il s’était seulement marié à la fille d’un du souverain d’époque. Devenu le savant le plus couru de l’empire, c’est faute à l’absence d’un prétendant direct au trône qu’il est élu sultan par ses pairs, sept ans durant, jusqu’en 835H (1432). Il bannit la consommation de porc et érige les premières mosquées de l’île; il est aussi le premier à fortifier les remparts des cités de l’Empire et celui à qui l’on doit les armoiries de Brunei encore présentes sur le drapeau.

 

L’apogée économique et militaire est atteint le siècle suivant, en particulier après l’effondrement du voisin, le sultanat de Malacca, conquis par le Portugal. D’empire, Brunei devient un sultanat. C’est surtout une véritable thalassocratie, tant l’essentiel des activités de Brunei est d’ordre commercial et maritime. La plupart de ses habitants sont depuis devenus des musulmans et leur souverain, Bolkiah, fait alors la pluie et le beau temps de Bornéo aux Philippines. Son pouvoir n’est cependant pas absolu. À l’instar de ses prédécesseurs, il doit composer avec un concile de notables, qui intervient notamment lors des successions politiques. Sa bataille de Manille, remportée contre le royaume polythéiste de Tondo en 905H (1500), fait de lui l’homme fort de l’Asie du Sud-est : il règne sans gêne sur Brunei de 890H à 930H (1485 à 1524). Centre commercial et lieu de formation des religieux de l’archipel, Brunei est au même moment approché par les Européens; c’est en 927H (1521) que le célèbre explorateur Ferdinand Magellan y accoste. Accueilli tel un diplomate, il fera mention dans ses écrits de tout le luxe qui pouvait y être entrevu : l’or et la porcelaine sont alors omniprésents. Mais l’affaire tourne vite au vinaigre et une première guerre entre le monde chrétien et le sultanat en 1578, quand Saiful Rijal est vu combattre l’Espagne, aux mains des Castillans, qui, installés à Manille, sont décidés à concurrencer les Portugais dans ces lieux. Brunei est même en l’espace de quelques semaines capturé par les Espagnols, qui vont alors sommer le sultan d’abandonner le prosélytisme musulman aux Philippines et de permettre aux missionnaires chrétiens de pénétrer ses terres. Mais, frappés par le choléra et la dysenterie, les Espagnols quittent finalement Brunei sans contrepartie; ils ont néanmoins poussé le sultanat de Brunei à, pour la première fois, reculer et réduire son territoire. De nombreuses îles, jadis vassales de Brunei, sont dès lors passées sous la bannière castillane. Les relations s’apaisent cependant très vite, et des échanges cordiaux sont même entamés au cours du siècle suivant.

 

Sur le plan religieux, si l’école shaféite est suivie et appliquée par les savants de Brunei, un code de loi est rédigé à la demande du neuvième sultan, Muḥammad Ḥassān (m. H/1598). Titré Hukum Kanun Brunei, l’œuvre est d’inspiration islamique, mais entend poser dans le marbre certaines coutumes locales. Censée unifier le droit, ce code régule alors tant les relations maritales, que la prière et la navigation en mer; il est à l’image de ce qui se fait dans les royaumes et sultanats voisins ou encore dans l’Empire ottoman avec le Qanun de Soliman le Magnifique. Sous le règne d’Abdul Jalilul Akbar, des relations diplomatiques sont établies entre Brunei et les deux autres puissances installées dans les environs : les Néerlandais et Anglais. Plus en mesure de dominer les mers à ce moment, Brunei connaît sa première guerre civile en 1070H (1660). Elle a en fait démarré après un combat de coqs ayant mal tourné entre le fils du sultan et celui d’un notable; le premier ayant tué le deuxième. Abdul Hakkul Mubin, le notable en question, avait alors vengé la mort de son fils en faisant tuer le sultan régnant, s’élevant de facto en nouveau souverain de Brunei. Le cycle de vengeance ne s’était pour autant pas arrêté et Abdul Hakkul Mubin dû rapidement composer avec la révolte d’un autre fils du sultan tué, Muhyiddin, proclamé sultan à la place du sultan. La guerre fit ainsi rage treize ans durant, jusqu’à la mort d’Abdul Hakkul Mubin et l’élection de Muhyiddin.

 

Le sultanat de Brunei s’affaiblit cependant peu à peu tandis que les régions voisines sont colonisées tant par le Portugal, le Royaume-Uni et l’Espagne. Dans le dernier tiers du 18e siècle chrétien, le sultan Omar ʿAlī Sayf ad-Dīn I réussit cependant le coup de force de reprendre Manille à l’Espagne, à qui il inflige une lourde défaite. C’est sous son règne que les Etats-Unis, tout juste créés, envoient d’ailleurs un premier homme à Brunei, le politicien et militaire Thomas Forrest. Un demi-siècle plus tard, en 1266H (1850), un traité est alors signé entre les deux Etats scellant leur amitié et relations commerciales. Avec les Britanniques, la chose fut plus complexe. Arrivé au pouvoir en 1244H (1829), Omar ʿAlī Sayf ad-Dīn IIse fait une priorité de prendre le contrôle de la région voisine au Brunei, le Sarawak. Riche en minerais, elle offre des possibilités financières qui ne tardent pas attirer les Britanniques. Ainsi, à l’image de ce qu’ils font déjà dans la péninsule arabique et en Asie centrale, les Britanniques envoient à Brunei un homme censé gagner l’amitié du souverain pour mieux se tailler une part du gâteau. Le Lawrence d’Arabie local se nomme alors James Brooke. Soldat et aventurier, il arrive à gagner la cour de Brunei et s’avancer en sauveur après avoir su calmer les tensions en cours à Sarawak; il est par le sultan lui-même nommé gouverneur dudit Etat. Ayant gagné sa confiance, les Britanniques prennent alors à reversOmar ʿAlī Sayf ad-Dīn II en envahissant quelques années plus tard Brunei. Ils poussent le sultan à offrir Sarawak à James Brooke et à leur céder d’autres territoires. La British North Borneo Compagny est créée dans la foulée.

 

La seconde moitié du 19e siècle chrétien est pour le sultanat de Brunei une catastrophe. Les Britanniques lui prennent toujours plus de terres et les Américains en font de même. En un traité, 21 districts sont offerts à ces derniers, en 1281H (1865), ceci sans aucun coup de feu. Sous le règne de Hashim Jalilul Alam Aqam ad-Dīn, le 25e sultan de Brunei, c’est la quasi-totalité des terres du sultanat qui sont cédées ou prises par les Britanniques. En 1324H (1906), ce qui devait arriver arriva : Brunei devint un protectorat britannique. Si ses principales ressources sont confisquées, Brunei se développe cependant rapidement; les milieux de la médecine, de l’éducation et de l’agriculture connaissent un véritable essor. L’oeuvre est alors celle du sultan Muḥammad Jamalul Alam II, qui, arrivé au trône à la fin de la Première Guerre mondiale, il fait en parallèle abolir le Kanun Brunei pour appliquer la Shari’a en bonne et due forme. On parle alors de Muhammadan Law. Du pétrole est par ailleurs découvert, son exploitation démarre en 1347H  (1929) sous le règne de Aḥmad Taju ad-Dīn. Celui-ci fait alors décoller l’économie de Brunei. Premier des sultans ayant visité l’Occident, cet anglophone accompli n’en oublie pas moins de renforcer plus encore l’identité islamique de l’Etat. Brunei subit cependant la Seconde Guerre mondiale quand les Japonais s’emparent du sultanat en 1360H (1941). Ce n’est que quatre ans plus tard, profitant de la défaite du Japon face aux Américains, que le sultan reprend, par les armes, la main sur ses terres.

 

En 1378H (1959), toujours sous protectorat britannique, Brunei accède à l’autonomie interne et une Constitution est adoptée. Deux plans de développement sont signés, lesquels permettent à plusieurs centaines de millions de dollars d’époque d’être injectés dans l’économie. Des velléités nationalistes émergent alors et aboutissent en 1381H (1962) à une violente rébellion, écrasée dans le sang par les Britanniques. C’est alors que l’état d’urgence est décrété, et la Constitution abolie. Le sultan Omar ʿAlī Sayf ad-DīnIII abdique alors en faveur de l’un de ses fils, Hassanal Bolkiah. Intégrant l’ONU et d’autres organisations islamiques et asiatiques en 1404H (1984), il permet à Brunei de regagner son indépendance la même année. Renforçant ses pouvoirs, ce souverain, parmi les plus riches au monde, nationalise alors de nombreux secteurs, il islamise l’économie et surtout, le droit. Après moult constructions de mosquées, il officialise par ailleurs la réintroduction de la Shari’a, délaissée en partie sous le protectorat britannique, à partir de 1435H (2014). Y allant par palier, l’ensemble de la justice, jusqu’aux peines légales, relevait de la Loi islamique trois ans plus tard. Seule la population musulmane, soit les trois quarts de la population locale (le reste étant composé de bouddhistes, sikhs ou chrétiens) y est soumise, les autres communautés ont leurs propres tribunaux.

 

Brunei, désormais un tout petit État placé au nord de l’île de Bornéo (qu’elle partage avec la Malaisie), est au 21e siècle chrétien l’un des pays les plus prospères de l’Asie, l’une des dernières monarchies absolues du monde et encore l’une des dernières nations à faire de l’islam sa Loi.

 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • A history of Brunei, Graham Saunders, Routledge, 2002
  • Thalassocracy : A history of the medieval sultanate of Brunei Darussalam, Bilcher Bala, University of Malaysia Sabah, 2005
  • Historical Dictionary of Brunei, Jatswan S. Sidhu, Rowman & Littlefield, 2006