Bertrandon de la Broquière, l’espion franc chez les Ottomans

 

Bertrandon de la Broquière et son ouvrage  »Le Voyage d’Outre-mer », c’est une occasion rare de nous replonger dans le Moyen-Orient d’avant la fin du Moyen-âge. Rare en langue française, ou plutôt en moyen français, et qui plus sous la plume d’un chrétien.

L’homme,  »premier écuyer tranchant », très respecté en ses terres et Bourgogne, partira ainsi pour la Palestine en 835 de l’hégire (1432) avant de revenir en territoire Franc l’année suivante. À la demande de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, il aura alors pour mission de brosser un état des lieux politique et militaire de l’empire Ottoman.

Se faisant passer pour un pèlerin, il embarquera sur une galère depuis Venise, pour Jaffa, afin de réaliser ce qui fut une véritable mission d’espionnage. En introduction de son récit il en précise d’ailleurs la chose ainsi :  »Moi, Bertrandon de la Broquière, natif du duché de Guyenne, seigneur de Vieil-Châtel, conseiller et écuyer tranchant de mon très redouté seigneur [Philippe de Bourgogne], ai fait mettre en écrit ce peu de voyage que j’ai fait afin que si quelque roi ou prince chrétien voulait entreprendre la conquête de Jérusalem et y mener grosse armée par terre, ou quelque noble homme y voulut aller ou revenir, qu’il pût savoir les villes, cités, régions, contrées, rivières, montagnes, passages et pays et les seigneurs qui les dominent, depuis Jérusalem jusqu’au duché de Bourgogne. »

Arrivant en territoire musulman, il a alors directement affaire aux officiers du Sultan, ceux-ci lui réclamant le tribut auxquels les pèlerins sont soumis. Il y décrit alors Jérusalem comme ayant été  »une bonne et grande ville et semble-t-il meilleure qu’elle ne l’est à présent. Elle est assise en un fort pays de montagnes, et elle est dans la sujétion du sultan, ce qui est une grande pitié et confusion à tous les chrétiens. Car il n’y a que peu de chrétiens Francs ».

Cherchant à se rendre au monastère Sainte Catherine du Sinaï, il passe d’abord par Gaza afin de se préparer à la traversée d’un désert que beaucoup lui déconseillent. Il y relate sa rencontre avec des bêtes qui lui sont inconnues et tombe malade. Des Arabes il en répétera ce qui lui fut jusqu’ici conté :  »je fus averti que les Mores sont de fausses gens et ne tiennent pas ce qu’ils promettent. Je dis ceci pour avertir ceux qui en auront à faire, car je les pense tels »

Rebroussant chemin, il se fait soigner par des musulmans qu’il s’avère contraint de finalement décrire comme n’étant pas aussi mauvais que ce qu’il put entendre. Partant, une fois rétablit, pour Beyrouth, il rejoint ensuite Damas. À ce moment, il assiste à l’arrivée d’une caravane arrivée de La Mecque. Il en fera une description des plus détaillées :

 »On disait qu’il y avait 3 000 chameaux (…) le seigneur et tous les notables de la ville allèrent au-devant à cause de leur Alcoran qu’ils portaient. Car ils portaient la loi que Mahomet leur a laissée sur un chameau vêtu d’un drap de soie, et ledit Alcoran était dessus et il était couvert d’un autre drap de soie peint et écrit de lettres morisques. Et ils avaient devant cette chose quatre ménétriers et moult grande foison de tambours et nacaires qui faisaient un grand bruit. Et il y avait devant ledit chameau (…) bien trente hommes qui portaient, les uns des arbalètes, les autres des épées nues à la main et quelques petits canons dont ils tiraient plusieurs fois. (…) Dans cette caravane, il y a des gens Mores, Turcs, Barbares, Tartares et Persans (…) tenant la secte et la loi de Mahomet qui ont tous une foi et créance que, puisqu’ils ont été une fois à La Mecque, ils tiennent qu’ils ne peuvent faire chose dont ils puissent être damnés, comme il me fut dit par un esclave renié (…) Abdallah, ce qui est autant à dire en turc comme en notre langage, servant de Dieu. (…) je fus plusieurs journées avec lui (…) je lui demandai entre nous deux ce qu’il en était de Mahomet et où était son corps. Il me dit qu’il était à La Mecque en une chapelle toute ronde (…) Et quand quiconque monte dessus pour le voir en bas par fierté et qu’ils voient le lieu où est ledit Mahomet, ils se font crever les yeux, disant qu’ils ne peuvent ni ne veulent jamais voir plus digne chose. Et de ceux-ci, j’en vis deux (…) »

Soucieux de vouloir rentrer par terre en Bourgogne, il arrive à se faire accepter au sein de la dite caravane à condition de se vêtir à la manière des locaux. Il partira ainsi dans les rues de Damas en vue de s’enquérir des gadgets et apparats nécessaires. Durant ce voyage, il partage alors des moments particuliers avec les Turcs et fait la rencontre d’un Mamelouk qui l’initiera à ses us et coutumes, lui apprenant les rudiments du turc. Passant par Antioche et l’Asie Mineure pour arriver à Konya, il y rencontrera le souverain. Passé plus tard par Constantinople, puis Andrioche, il réussit, avec l’ambassadeur du duc de Milan, à s’approcher du sultan ottoman Mourad II. Bertrandon assiste alors à la somptueuse audience accordée à l’ambassadeur milanais.

Regagnant l’Europe ensuite, il s’étend longuement dans son récit sur les possibilités tactiques qui pourraient permettre à une meilleure conquête de l’empire islamique, ceci en espérant un projet réunissant la France, l’Angleterre et l’Allemagne. Arrivant en 836 de l’hégire (juillet 1433) sur ses terres, il y retrouve Philippe le Bon, lui remettant un Coran et un ouvrage sur la vie du Prophète, paix et salut soient sur lui, traduit en latin par le consul des Vénitiens de Damas. Il finira à la cour, devenant un homme des plus actifs tant en matière de politique que de guerre. Mais de croisade, il ne sera plus, les appels à la guerre sainte proférés par le clergé catholique ne rencontrant désormais que plus trop d’échos.

L’ouvrage en question :

https://archive.org/details/levoyagedoutreme00labruoft

R. Klingler

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