Al-Qādir, un calife à la croisée des schismes

Abu’l-ʿAbbās Aḥmad al-Qādir est le 25e calife de la dynastie arabe des Abbassides. Né en 336 de l’hégire (947) il succède en 381H (991) comme commandeur des croyants à son cousin al-Ṭāʾi, contraint d’abdiquer par les vizirs bouyides. Ces derniers, des chiites perses ayant conquis le Moyen-Orient depuis plusieurs années, ont alors fait du califat un protectorat dont ils font et défont les représentants. Le sunnisme – politique – traverse là l’une de ses plus grandes crises. Petit-fils du fameux al-Muqtadir, al-Qādir entame ainsi les premières années de son règne en docile sujet des Bouyides; son tuteur – Bahāʾ al-Dawla – semble d’ailleurs tout à fait satisfait de lui. Mais il aura suffit que ce dernier parte un jour en direction du monde agité de la Perse pour y consolider son pouvoir pour que le calife tente une reprise de ses droits sur sa capitale, Bagdad. Englués dans des conflits internes et se succédant aux postes les plus brillants durant les années qui suivent, les émirs chiites permettent de facto l’indépendance du calife des croyants. Les Turcs font au même moment l’armée et tendent à toujours prendre plus du pouvoir, l’un d’eux émerge sur la scène internationale lorsqu’il se décide dès 391H (1001) à lancer ce qui sera la conquête de l’Inde : le célèbre Mahmūd de Ghaznī. Il se trouve que l’homme est prêt à redonner au calife ses lettres de noblesse; les Bouyides sont comme coincés entre deux. Au même moment le calife assiste impuissant à la montée de l’autre pouvoir chiite de l’instant : celui des Fatimides. Partis du Maghreb, ayant conquis l’Egypte, ces chiites ismaéliens menés par le calife-fou al-Ḥakīm s’avancent dangereusement vers l’Orient avec l’idée de faire de leur califat l’entité suprême du monde musulman; ceci alors que les Omeyyades de Cordoue connaissent en al-Andalus leur premier déclin et que les zaydites mènent le bal au Yémen au travers de leur imamat. En réaction, le calife se pare de la cape du sunnisme le plus militant et offre son blanc-seing aux érudits musulmans les plus en vue de l’instant. Il se permet même de refuser les doctes proposés par les Bouyides. Imposant les définitives lectures du Coran que l’on connaît en 398H (1008) – il fait condamner la lecture devenue désuète du compagnon Ibn Masʿūd – le calife fait peu après rédiger un Manifeste de Bagdad ayant vocation à discréditer les Fatimides. Il offre encore aux foules, quelques années plus tard, une profession de foi – la Risāla al-Qadiriya – dans laquelle il faisait de la doctrine des Anciens et gens du hadith la norme à suivre dans l’Empire de l’Islam dont il s’estimait le seul en droit d’être le souverain. Condamnant d’un même élan ce qu’il voyait comme des hérésies intra-sunnites – le mu’tazilisme et l’asharisme – le calife al-Qādir faisait par là directement allégeance à l’école des savants hanbalites en poupe de la cité et autour. En invitant les juristes et théologiens à cesser leurs investigations en matière de religion, l’on dit aussi souvent de ce calife qu’il est l’homme derrière la fameuse “fermeture des portes de l’ijtihad”. Elevé au milieu des savants de Bagdad, le calife est en effet connu pour son érudition et son attrait pour les lettrés les plus orthodoxes. Il a en guise de conseiller gouvernemental le fameux al-Māwardī; Ibn Hamid et Abū Yaʿla font encore parti des juges d’Etat parmi ses préférés. Concentré à revivifier le sunnisme et à refaire du califat abbasside l’entité centrale du monde musulman en une ère de tous les schismes, le calife al-Qādir n’aura guère eu l’occasion de mener de plus amples réformes. La lutte contre Byzance n’aura pas davantage été à l’ordre du jour. Il restera cependant durant tout le Moyen-âge un souverain loué dans les lignes des plus grands érudits musulmans. Mourant à l’âge de 84 ans, en 422H (1031), après quatre décennies de règne, il aura été l’unique calife à décéder de causes naturelles durant le protectorat bouyide. Il transmettait ses pouvoirs peu avant à son fils al-Qāʾim qui reprendra dans les grandes lignes la politique de son illustre père. 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • https://iis.ac.uk/academic-article/baghdad-manifesto-402-1011-re-examination-fatimid-abbasid-rivalry-0
  • Dictionnaire historique de l’islam, Janine et Dominique Sourdel, Éd. PUF
  • Mathieu Tillier, « Les califes abbassides. Un âge d’or de l’Islam », Histoire & Civilisations [archive], n°8, juillet-août 2015, p. 34-45.

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