Al-Mutawakkil, le calife de la Sunna

Né au mois de shawwal de l’année 206 de l’hégire (821), Ja’far al-Mutawakkil a pour père l’ex-calife al-Mu’taṣim et pour mère une servante slave nommée Shaja’a. C’est en 233H (847) que l’homme arrive au pouvoir, succédant à son frère al-Wātiq. La passation califale n’est ici pas héréditaire; il est, à contrecœur, élu par un conseil d’éminents personnages. Le choix est pour certains curieux : éloigné des milieux mondains et politiques, on le trouvait davantage dans les livres qu’à la cour. Il accepte néanmoins la charge, arrivant à l’âge de 26 ans à la tête de l’Etat le plus puissant du monde en tant que dixième calife abbasside. Féru d’architecture, il est à l’origine de la plus grande mosquée d’époque, à Samarra, qu’il dote d’un minaret conique en spirale de 55 m de haut. Samarra est largement remaniée sous son règne et vient fonder une ville nouvelle : al Ja’fariyya. Construite sur les rives du fleuve Tigre, cette dernière faillit ne pas aboutir : les hommes à qui le calife avait confié les travaux nièrent les calculs de l’ingénieur, préférant les données des astrologues. L’erreur fut rattrapée de justesse avant que le calife s’en aperçoive. À contre-pied de la politique de ses prédécesseurs, al-Mutawakkil fait promulguer en 235H (850) un décret (ré)imposant aux dhimmis les taxes qui leur incombait et des signes distinctifs. Des synagogues et églises ayant été érigées sur le tard, ainsi que les tombes élevées au-dessus de celles des musulmans furent détruites. Aussi, si les juifs et chrétiens gardent l’ensemble de leurs droits, ils sont pour la plupart évincés des responsabilités politiques qui leur avaient jusque-là été accordées. Cette politique ne l’empêcha pas d’entretenir, entre deux batailles, de cordiales relations avec l’Empire byzantin ou encore avec le théologien chrétien Cyrille, considéré comme l’évangélisateur des Slaves. Acteur du Jihad, al-Mutawakkil est derrière la conquête de la Sicile. Al-Mutawakkil fait aussi détruire les tombes d’al-Ḥasan et d’al Ḥusayn, fils dʿAlī, afin de mettre fin aux pèlerinages s’y étant développés. Il faisait par ailleurs mettre à résidence les chiites les plus dissidents; ainsi de l’imam ʿAlī al-Hādī, dixième des chiites duodécimains. Al-Mutawakkil est surtout connu pour sa politique de réhabilitation de la tradition sunnite à Bagdad. Farouche ennemi du mu’tazilisme, le calife avait renversé la donne en rejetant leur doctrine pour embrasser celle de l’imam Aḥmad Ibn Ḥanbal. Censurés plus tôt, les savants sunnites purent dès lors reprendre leurs fonctions et titres. Al-Mutawakkil fit d’un même élan dissoudre la Mihna, l’inquisition mu’tazilite instituée par le calife al Ma’mūn. En quelques années, tous les Mu’tazilites étaient destitués de leurs fonctions, même ceux l’ayant élu plus tôt. Cette politique ayant mis fin au mu’tazilisme comme voie d’Etat n’empêcha pas certains d’entre eux de faire carrière. Al Jahiz, l’encyclopédiste le plus doué de son temps, avait ainsi pu continuer ses travaux, de même que Shu’ayb ibn Sahl al-Rāzī, juriste jahmite et mu’tazilite affirmé, qui lui, était même vu à la cour. Al-Mutawakkil avait su s’entourer de bien de lettrés et savants. Ains du poète al-Buhturī (élève d’Abū Tammām), des Banū Mūsā, célèbre fratrie d’ingénieurs, du grammairien Ibn al-Sikkīt et du prosateur ʿAlī ibn Yaḥyā ibn al-Munajjim. S’entourant de soldats turcs – dociles et guerriers, ils permettent à une levée d’impôt et une gestion des terres moins sujettes à la corruption – ces derniers finissent par se retourner contre lui : il est assassiné par l’un d’eux un 4 shawwal 247H (11 décembre 861). On apprendra plus tard que son meurtre avait été commandité par l’un de ses propres fils, al-Muntaṣir. Son assassinat va plonger le califat dans sa première période de troubles, celle où l’autorité du calife ne fera que décroître pour se subordonner à celles des émirs turcs et bientôt d’autres chiites.

 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • Janine et Dominique Sourdel, Dictionnaire historique de l’islam, Éd. PUF,
  • Tabari, La Chronique (Volume II, L’âge d’or des Abbassides), Éd. Actes-Sud
  • Zetterstéen, K. V., “al-Mutawakkil”, in: Encyclopaedia of Islam, First Edition (1913-1936)

 

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