Al-Muqanna’, le faux prophète masqué

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En 750 de l’ère chrétienne, soit 132 années après l’hégire, des descendants d’al-‘Abbās, l’oncle du Prophète Muḥammad ﷺ, renversaient la première dynastie de l’islam des Omeyyades. C’est l’ère des Abbassides qui démarrait. Ce revirement de pouvoir est alors la conséquence d’une grogne populaire qui avait fédéré bien des mouvements contre un pouvoir que chacun jugeait illégitime. A des sunnites les plus fidèles à l’orthodoxie s’étaient ainsi joints les mystiques et chiites les plus en vue, ainsi que des personnages des plus cocasses. C’est le cas d’al-Muqanna’. Hāshim ibn Ḥākim de son vrai nom, ce Perse originaire de Merv se fait une première fois un nom en intégrant les forces armées d’Abu Muslim, homme fort de la dissidence anti-omeyyade du monde persan. L’admiration d’Hāshim ibn Ḥākim pour ce dernier est alors grande, trop grande. Plus qu’un leader, il le voit tel le Messie de la communauté. Se voyant comme son second, Hāshim ibn Ḥākim n’a ainsi pas hésité une seconde à se constituer en successeur après la mort au combat se son adoré. Se disant inspiré par le divin, Hāshim ibn Ḥākim se présente alors à ses hommes en continuateur de la Révélation, en réformateur d’un islam qu’il mêle au zoroastrisme. Versé dans l’occultisme, chimiste en herbe, ses expériences en la matière l’aident à impressionner ses ouailles. C’est en manipulant ses produits qu’il se blesse un jour grièvement; son expérience lui explosant à la figure, il en était sorti complètement défiguré. Couvrant après cela son visage avec un masque doré, Hāshim ibn Ḥākim avait ainsi reçu le surnom d’al-Muqanna’, “le voilé”. Ecarté par les Abbassides arrivés au pouvoir, il se décide à faire enfin cavalier seul – aidé de ses hommes – afin de mieux continuer sa mission qu’il voit comme divine. Son emprise est alors totale sur les sectateurs qu’il a sous sa main. Multipliant les raids sur les cités dominées par les Arabes et musulmans, ses meurtres et pillages de mosquées avaient ainsi fait de lui l’ennemi numéro un de l’instant. Défiant les califes successifs, il va être traqué par les autorités abbassides jusqu’à finalement trouver la mort en 166H (783). Reclu dans un fort en Perse, il avait préféré se donner la mort que de se livrer à ses bourreaux. Par son charisme et son zèle, al-Muqanna avait longuement inspiré le mouvement hérétique des Khurramites – qui voyait Abu Muslim en mahdi – et qui allait perdurer durant des siècles. Vêtus d’un couvre-chef rouge, les Khurramites avaient été jusqu’à abolir l’islam, persistant dans les couches populaires de la Perse lointaine. D’autant disent qu’ils auraient inspiré le mouvement des Kizilbash – eux-mêmes portant le couvre-chef rouge – qui avait aidé au 15e siècle chrétien à la montée de la dynastie chiite des Safavides. Dynastie à l’origine de l’Iran moderne. Al Muqanna’ aura aussi inspiré nombre d’auteurs. Thomas Moore fera au 19e siècle chrétien un poème sur l’homme quand Napoléon en avait fait une nouvelle et il y a même, une loge franc-maçonne inspirée de lui : et il y a même, une loge franc-maçonne inspirée de lui : The Mystic Order of Veiled Prophets of the Enchanted Realm.

 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • Patricia Crone: The Nativist Prophets of Early Islamic Iran. Rural Revolt and Local Zoroastrianism. Cambridge: Cambridge University Press 2012.
  • Frantz Grenet: « Contribution à l’étude de la révolte de Muqanna’ (c. 775-780): traces matérielles, traces hérésiographiques » in Mohammad Ali Amir-Moezzi (ed.): Islam: identité et altérité ; hommage à Guy Monnot. Turnhout: Brepols 2013.
  • M. S. Asimov, C. E. Bosworth u.a.: History of Civilizations of Central Asia. Band IV: The Age of Achievement. AD 750 to the End of the Fifteenth Century. Part One: The Historical, Social and Economic Setting. Paris 1998