Al Mawardi, ou le conseiller des califes  

 Connu en Europe sous le nom d’Alboacen,  Abu al Hasan Ali Ibn Muhammad Ibn Habib al-Mawardi, est l’un des penseurs les plus marquants de l’époque abbasside. Diplomate et savant de l’adab, il restera dans les anales de l’histoire grâce à ses travaux sur la pratique politique. 

Né en 363 H (974) à Bassora en Irak, Al Mawardi va très tôt se retrouver dans la capitale du monde savant d’alors, Bagdad. Y étudiant auprès des grands érudits de son siècle, il va aussi bien apprendre auprès d’Abu al-Wahid al-Simari le droit chafeite comme la théologie avec Abdallah al-Baqi. Se faisant une place parmi les grands, il gravite rapidement les échelons jusqu’à se voir nommer qadi, puis juge des juges dans sa ville d’adoption. Fréquentant la cour des califes, il se fait, au contraire de nombreux savants – des hanbalites sortis vainqueurs de la Révolution théologique gagnée face aux courants philosophiques adverses – à cette époque très proche des gouverneurs. 

Ceux-ci sont alors en ce début de 1er millénaire chrétien dans une posture difficile : menacés par les Chiites fatimides à l’ouest et bientôt assujettis aux puissants émirs bouyides à l’Est les califes Al Qadir et Al Qa’im cherchent en cette fin d’âge d’or des Abbassides à asseoir leur souveraineté. 

Avec le calife Al Qadir, qui gouvernera près de 40 ans, Al Mawardi entamera une longue carrière de conseiller gouvernemental. Il s’entretient ainsi avec le commandeur des croyants quant à sa politique et la bonne gestion de ses sujets comme de ses voisins bouyides. Savant de l’islam, il va encore durant ces années rédiger pour le calife un traité sous forme de synthèse de droit chafeite. À partir de 422 H (1031), sous le règne du calife Al Qa’im, Al Mawardi se rend régulièrement en territoire bouyide afin de négocier au mieux avec les Perses duodécimains qui je cessent de gagner en puissance. Aussi, il rencontrera régulièrement les Seljoukides, d’autres voisins, cette fois Turcs, qui au même moment entrent en scène. C’est ainsi lui qui en 423 H (1032) devra finalement arranger la « mise sous tutelle » de l’autorité califale à l’émir Bouyide du moment : Abu Kaligar.

Fidèle ambassadeur du calife, il va durant ce tournant historique pour les Abbassides tout faire pour redorer l’image de l’autorité centrale des Musulmans, décidément sur sa phase descendante. Son travail va ainsi dans la dernière partie de sa vie consister à poser sur papier ses vues et pensée politiques, toujours dans l’idée de légitimer l’ordre califal. Il rédige en ce début de 4ème siècle de l’hégire, entre autres, deux ouvrages qui feront date, traduits plus tard en de nombreuses langues : Les statuts gouvernementaux ( al-Ahkam al-Sultaniyya w’al-Wilayat al-Diniyya) et De l’éthique du Prince et du gouvernement de l’État ( Tashî al-nazar wa ta’gîl al-zafar fi akhlaq al malik wa siyasat al-mulk). Dans le premier, il détaillé et fixé dans le marbre ce que doivent être les prérogatives et fonctions du califat ; dans le second, dans la plus pure tradition des sciences de l’adab, il s’essaie à développer plus amplement ses positions et réflexions, toujours dans un souci de montrer le pas à ceux qui ont la gestion de la Cité. 

Al Mawardi va finalement donner naissance dans le monde musulman à une discipline qui va durer : le droit politique. Surtout, il lui donne la teinte juste et audible dans le Dar al Islam qui est le sien, ceci en tournant autour d’un principe clé de l’islam, à savoir celui de l’indéfectible obéissance au gouverneur musulman. 

Après lui, les travaux faits en ce sens, du hanbalite Abu Ya’la al Farra au juriste chafeite Abu ishaq al Shirazi, suivront tous son modèle. Dans l’apparence idéalistes, ses réflexions sur la personne du souverain idéal auront ainsi grandement marquer la pensée politique musulmane médiévale. En Europe, le sujet sera avec succès développé plus tard par Machiavel ou Bacon. 

Au service des califes, acteur politique et influenceur intellectuel, Al Mawardi quittera ce monde après une vie des plus remplie dans sa ville d’adoption, Bagdad, un 30 rabi I de l’an 450 (mai 1058). Ses propos trouveront écho en Europe près de 1 000 ans plus tard grâce, notamment, aux travaux effectués par Henri Laoust. 

Renaud K. 

Pour en savoir plus :

– De l’éthique du prince et du gouvernement de l’État, traduit par Makrem Abbes, Les belles lettres

– https://journals.openedition.org/rives/170

– La pensée et l’action politique d’Al Mawardi, Henri laoust, Éditons P. Gunthner, 1968

 

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