al-Māʾmūn, le calife des savoirs

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Fils d’Hārūn al-Rashīd, Abū l-ʿAbbās ʿAbd Allāh dit al-Māʾmūn est le septième calife abbasside. Connu pour son goût des sciences – profanes et religieuses – il est celui qui accorda le plus d’importances à retranscrire en arabe ce qui s’était fait en grec, et surtout, le calife ayant fait du mu’tazilisme la doctrine d’État.

 

Né le 15 rabīʿ al awwal de l’an 170 de l’hégire (786) – la nuit des trois califes (mort d’al-Hādī, avènement d’al-Rashīd, naissance d’al-Māʾmūn) – d’une concubine perse d’Hārūn al-Rashīd, Marādjil, il était l’aîné des onze fils dudit calife. Sa mère mourant peu après sa venue au monde, il est alors élevé par la fameuse mécène et épouse al-Rashīd, Zubayda, petite-fille d’al-Manṣūr et mère d’al-Amīn (le futur calife). Sous le tutorat des Barmakides (une famille perse détentrice du vizirat) avant qu’ils ne soient tous exécutés par son père, il avait très tôt porté son intérêt sur l’étude des choses, religieuses ou profanes, faisant de lui l’intellectuel en tête de la maison abbasside. Formé aux sciences du ḥadīth et à la jurisprudence hanafite, il reçoit encore des cours d’adab, en chants, mais aussi en poésie.   

 

Désigné comme second héritier au trône après son frère al-Amīn, il eut très jeune la charge d’administrer la région du grand Khorāsān, fief originel du régime ʿabbasside. La région est cependant encore le coeur de bien des tensions, poussant son père a constamment lui venir en aide afin d’y refaire la loi. Après la mort de ce dernier en (809), son demi-frère al-Amīn arrivé au pouvoir priva soudainement al-Māʾmūn de toute aide en opérant en une centralisation du pouvoir qu’il voulait totale. En semi-autonomie, al-Māʾmūn ménageait de son côté le pouvoir local en faisant et défaisant les hommes à leurs postes, se créant son lot de partisans acquis à sa cause. Les tensions montaient entre les deux hommes et le troisième héritier au trône, al-Mu’tamin, ne tarda pas à rallier les rangs d’ al-Māʾmūn. La fracture se matérialisera lorsque al-Amīn afficha sa volonté d’instaurer une succession en ligne directe, aux dépens de ses frères et du pacte signé, devant la Ka’aba, entre eux, du vivant de leur père, Hārūn al-Rashīd. Une délégation fut dans la foulée dépêchée à Merv pour convaincre al-Maʾmūn de se rendre à Bagdad afin qu’il accepte le rôle de conseiller du calife. Essuyant un refus, le calife sortit de ses gonds lorsqu’en 195H (811), al-Māʾmūn faisait supprimer son nom des pièces de monnaie produites au Khorassan. La rupture entérinée, al-Amīn se résolut à proclamer ses fils Mūsā et ʿAbd Allāh comme premiers héritiers en lieu et place d’al-Māʾmūn et al-Muʾtamin.

 

Se proclamant l’Imam des musulmans, il se rallie les principales fractions tribales arabes du Khorassan et coupe les voies de communication entre ladite région et la capitale, empêchant l’envoi de renseignements à Bagdad. À Bagdad, al-Māʾmūn y a par contre plusieurs agents censés espionnant les faits et gestes du pouvoir pour son compte. Marquant plus encore la rupture, la calife al-Amīn fait alors nommer gouverneur des cités et régions du Khorassan l’un de ses proches, ʿAlī ibn ʿĪsā ibn Māhān. Il n’en fallut pas davantage à al-Māʾmūn pour qu’il réunisse une armée en vue de se préparer à l’affrontement. Du Khorassan, mais aussi de toute l’Asie Centrale islamisée, quelques 5000 hommes sont alors réunis et dirigés par Ṭāhir ibn al-Ḥusayn, un gouverneur pro-al-Maʾmūn, afin d’affronter les forces califales, au nombre, elles, de 40 000 hommes. La rencontre eut lieu près de Ray, un 7 chawwāl 195H (3 juillet 811) et se termina par une victoire éclatante du camp d’al-Maʾmūn. Pour lui barrer la route vers l’Irak, al-Amīn mobilisa deux nouvelles armées, chacune de 20 000 soldats. Mais peine perdue : Ṭāhir usa de ses talents pour dresser les deux armées l’une contre l’autre afin d’anéantir la résistance. Gagnant Bagdad, Ṭāhir ibn al-Ḥusaynpu alors réaliser un coup de grâce : il fomente un coup d’Etat et fait arrêter al-Amīn un mois rajab 196H (mars 812). Sauf qu’al-Amīn parvient à s’en sortir et à reprendre le contrôle de la capitale.

 

Pour les partisans d’al-Maʾmūn, la chose est décidée : il est le proclamé nouveau calife à la place du calife. Peu après, au mois de dhū l-ḥijja 196H (août 812), le voilà avec ses hommes aux portes de Bagdad, qui connaît là son premier siège. Durant treize mois, les deux parties vont violemment s’affronter jusqu’à ce qu’al-Amīn décide de se rendre : il fut sommairement exécuté sous les ordres de Ṭāhir ibn al-Ḥusayn dans la nuit du 24 au 25 muḥarram 198H (24-25 septembre 813). Entre temps, la plupart des provinces d’est en ouest avaient déjà reconnu le nouveau calife en dépit du précédent, quand certaines, dont l’Arménie et la Syrie du Nord, profitèrent de la situation pour se faire autonomes. A peine fait calife de l’Empire abbasside que les soulèvements se multiplièrent en Irak et en Perse. Le camp alide, majoritairement de tendance zaydite (une des formes du chiisme les plus proches du sunnisme), avait même réussi à prendre la plupart des cités autour de Bagdad, jusqu’à gagner La Mecque. La situation poussa alors al-Maʾmūn à prendre la décision de tenter une réconciliation entre les deux branches de la Famille du Prophète, ʿAlides et ʿAbbāsides, notamment en proclamant comme successeur un imām ʿalide à la tête de l’Etat islamique : ʿAlī ibn Mūsā al-Kāẓim, le frère de deux des principaux rebelles anti-abbassides, Zayd et d’Ibrāhīm. Dans un même élan, al-Māʾmūn abandonne la couleur noire des ʿAbbāsides au profit du vert, couleur choyée des alides. Dès lors, le choix du calife devrait se faire au sein des descendants de Hāshim, ancêtre commun de Muḥammad et de ses oncles al-ʿAbbās et Abū Ṭālib, père de ʿAlī.  

 

L’événement est majeur tant il est à contre-courant de la politique de ses prédécesseurs. Mais l’affaire n’eut pas les résultats escomptés. Les différents clans et familles contrôlant l’appareil d’Etat ne tardèrent pas à s’affronter, poussant les contrées – et même les quartiers de la ville de Bagdad – les uns contre les autres pour savoir quelle partie allait prendre le pouvoir. La décision d’al-Māʾmūn d’instaurer al-Manṣūr, fils de l’ancien calife al-Mahdī, en délégué n’arrangera rien, d’autant plus que celui-ci refusa avant que son demi-frère Ibrāhīm ibn al-Mahdī ne prenne de lui-même le titre de nouveau calife des croyants. La guerre entre frères reprenait et poussa al-Maʾmūn à reprendre les choses en main. Quittant la ville de Merv, où il avait pris depuis ses quartiers, al-Maʾmūn tâcha de se retrouver des appuis dans toute la Perse et l’Irak. Après deux ans de complots et assassinats des deux côtés, al-Mahdī préféra quitter la scène politique, laissant al-Maʾmūn rentrer à Bagdad après des années d’absence, le 17 ṣafar 204H (13 août 819) et dix ans de conflit civil. Les révoltes vont dès lors se faire mais souvent se taire, et l’on voit de nombreux gouverneurs devenus des clients de l’Empire arrivés à se convertir à l’islam. Pour maintenir l’ordre, la police fut confiée à son fidèle moudjahid Ṭāhir ibn al-Ḥusayn (qui avait aussi la gestion du Grand Khorassan), tandis que les adversaires d’hier devinrent des alliés. Il pardonna même son frère – et calife d’un temps – al-Mahdī en 210H (825). Puissant mais décentralisé, l’efficacité de l’Empire abbasside réside à ce moment dans la coopération des différentes provinces auxquelles une certaine marge d’autonomie est accordée.

 

Refaisant du noire la couleur des Abbassides, al-Maʾmūn amorce en 212 (827) un tournant majeur dans l’histoire du califat abbasside en faisant du muʿtazilisme la voie d’Etat. Fondé par Bishr ibn al-Muʿtamir, le mu’tazilisme se présentait au souverain comme la voie la plus à même de concilier les deux voies qui lui tenait à coeur : la tradition islamique et de la philosophie grecque. Au grand dam des traditionalistes tournés vers le Coran et la Sunna, al-Maʾmūn promeut alors, soudainement, des mu’tazilites, jusqu’ici vu comme des hérétiques, aux plus hauts postes de la judicature d’Etat. Al-Maʾmūn s’employa même à susciter des débats entre savants des différents courants, toujours dans l’idée de mieux promouvoir la nouvelle doctrine. En instituant l’inquisition (miḥna) en rabīʿ al awwal 218H (833), al-Maʾmūn franchissait un pas supplémentaire en officialisant la persécution des imams réfractaires au mu’tazilisme, dont l’imam Aḥmad ibn Ḥanbal pouvait en être la tête de proue. Perse d’origine par sa mère, al-Maʾmūn allait en parallèle se détourner de l’héritage sanscrit et pehlevi pour, radicalement, faire siens les savoirs grecs. C’est donc sous son règne que les premiers philosophes arabo-perses émergent et que les traductions des ouvrages antiques grecs se multiplient. Au-delà de la philosophie, c’est toute l’astronomie, les mathématiques et de la médecine d’époque hellénistique qui sont passées à l’arabe. Pour concentrer les efforts faits en la matière, al-Maʾmūn fait sortir de terre la fameuse Maison de la Sagess (Bayt al-Ḥikma) à Bagdad. Des savants de toutes confessions et des différentes provinces de l’empire y sont alors invités, contribuant à l’émergence de l’âge d’or savant généralement attribué au monde musulman d’époque.

 

Depuis 215H (830), les campagnes militaires contre l’Empire byzantin avaient aussi repris de plus belle. Déjà aux prises avec les Andalous installés en Crète et les Aghlabides d’Ifrīḳiya lancés à la conquête de la Sicile, les Byzantins essuyaient les refus d’al-Maʾmūn quant à leurs propositions de paix et d’échange de prisonniers. L’empereur Théophile fut ainsi plusieurs fois défait en seulement deux ans. Peu avant sa mort, quatre mois après les débuts de la miḥna, al-Maʾmūn choisit comme successeur son frère al-Muʿtaṣim, qui, fidèle aux engagements pris par al-Maʾmūn, continua son oeuvre sans embûches. Le calife mourait au mois de rajab 218H (août 833), tout près de Tarse.

 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • Rekaya, M., “al-Maʾmūn”, in: Encyclopédie de l’Islam, 2010
  • Janine et Dominique Sourdel, Dictionnaire historique de l’islam, Éd. PUF
  • Tabari, La Chronique (Volume II, L’âge d’or des Abbassides), Éd. Actes-Sud