Al-Khayzurān, d’esclave à reine

De son vrai nom Bint ʿAṭāʾ al-Jurashiyya, al-Khayzurān est l’une des personnalités politiques féminines de l’islam les plus mémorables de l’ère abbasside.

 

Capturée dans le désert aride du Yémen, elle est d’abord de ces esclaves vendues sur les marchés de Syrie alors que l’Empire abbasside, en plein deuxième siècle de l’hégire, entame son apogée. Acquise par le calife al-Mahdī, sa beauté et son érudition avait tant plu au souverain des musulmans qu’il finit par l’affranchir et l’épouser, poussant par ce geste sa première femme, Rayṭa, fille du précédent calife al-Saffāḥ, à la porte. Elle va alors offrir au calife trois enfants et non des moindres : une fille nommée al-Bānūḳa, et surtout, Mūsā al-Hādī et Hārūn al-Rashīd, deux des futurs califes. Elle aurait même donné le sein à al-Faḍl ibn Yaḥyā al-Barmaki, célèbre homme d’Etat de la famille perse des Barmakides, qui, bientôt, allait diriger l’Etat abbasside dans l’ombre d’al-Rashīd.

 

Sous le califat d’al-Mahdī (158-69H/775-85), elle va habilement jouer son rôle de proche conseillère-épouse du souverain. Convaincant ce dernier de nommer ses fils comme héritiers au trône, elle va des années durant travailler à faire d’Hārūn le favori. Sous le règne de son fils Mūsā, elle reçoit en femme politique les dignitaires venus discuter; quand Bagdad connaît ses premières émeutes, c’est elle encore qui intervient afin de donner satisfaction aux mutins. Son omniprésence dans la vie politique de l’Etat islamique avait d’ailleurs eu le don d’agacer le fils régnant, plus particulièrement lorsqu’elle s’était interposé quand le calife décida d’éliminer ses frères Hārūn et Yaḥyā. La mort, peu après, d’al-Hādī, en 170H (786) a fait évidemment naître toutes les suspicions à l’égard de la reine-mère; pour beaucoup, elle aurait fait éliminer ce fils trop sûr de lui.

 

Sous le règne de son fils préféré, al-Rashīd, al-Khayzurā est alors la plus éminente personnalité politique de l’Etat après le calife et le vizir. Hārūn la consulte et lui accorde le droit de prendre quelques décisions de son côté. Fortunée, elle gère encore plusieurs entreprises d’intérêt public; certains narrent qu’elle avait acheté la maison dans laquelle le Prophète était censé avoir vu le jour afin d’en faire une mosquée. Ayant suivi, lors de son premier passage au harem, des cours de mathématiques, de théologie et de droit, elle avait par ailleurs retenu l’attention de nombreux érudits. Ces derniers ne manqueront pas de la mentionner dans leurs écrits.

 

Sa mort, en 172H (789), fera grand bruit : contrairement à la tradition, son fils Hārūn al-Rashīd avait même participé aux funérailles publiques, faisant signe aux foules de toute l’affliction qui l’avait touché.

 

Renaud K.


Pour en savoir plus : 

– Farouk Omar, The ʿAbbāsid Caliphate, Bagdad 1969

– Abbott, Two Queens of Baghdad, New York 1946

– « al-K̲h̲ayzurān”, in: Encyclopédie de l’Islam.