Al-Barbahārī, l’imam et polémiste de Bagdad

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Al-Ḥassan ibn ʻAlī al-Barbahārī est l’un des plus célèbres théologiens de l’école hanbalite. Jurisconsulte, il fut surtout un sermonnaire célèbre à Bagdad pour ses attaques contre les rationalistes et chiites tout au long du 10e siècle chrétien. Né en Irak dans les années 250 de l’hégire, (860..), il fut formé à l’école hanbalite par Abū Bakr al-Marwazī , soit l’un des disciples d’Aḥmad Ibn Ḥanbal les plus appréciés, et figure majeure dans la transmission des avis de l’imam. Entre autres savants de l’époque, al-Barbahārī eut encore pour enseignant le célèbre le mystique Sahl al-Tustarī, l’homme à l’origine de l’ordre soufi des Salimiyya. Auteur d’une profession de foi célèbre, Sharḥ as-Sunna, il dénonçait alors avec vigueur la prolifération des innovations en appelant à un retour sans compromis aux préceptes des Anciens  D’une fidélité au Texte très marqué, al-Barbahārī ne condamnait pas pour autant l’usage de la raison ou de l’ijtihad; il avait même fait sienne l’idée d’un sens apparent et d’un caché quant au Texte coranique, une idée alors surtout défendue par les penseurs chiites. Littéraliste dans l’approche des attributs divins, al-Barbahārī est alors l’un des imams les plus impliqués dans les débats théologiques d’époque à ce sujet; il s’oppose fermement aux réflexions portées sur ces affaires en fustigeant tant les mu’tazilites, que les jahmites et asharites en formation. Il avait d’ailleurs eu l’honneur de côtoyer l’imam fondateur de l’école asharite, Abū al-Ḥassan al-Ashʿarī. Le récit (très discuté selon les écoles de pensée) narrant le (dernier) repentir de ce dernier démarre d’ailleurs avec une discussion qu’aurait eu le théologien avec al-Barbahārī; suite à quoi al-Ashʿarī aurait composé sa dernière oeuvre, la fameuse al-ibāna, profession de foi la plus épurée qu’il eut rédigée. En politique, al-Barbahārī s’était illustré – en une période où l’émiettement du califat abbasside était de mise – par un loyalisme très prononcé. Une position qui contraste avec la réception de ses rappels en ville : la plupart des émeutes populaires qui éclatèrent à Bagdad entre 309H (921) et 329H (941) étaient le fait de ses disciples. Pillant les boutiques osant vendre de l’alcool, s’attaquant aux chanteuses de rue, brisant les instruments de musique trouvés, dénonçant les couples non mariés et s’imposant sur les marchés afin d’en contrôler les poids et prix; les hanbalites sont à cet instant les juges et policiers des rues. S’en suivaient des émeutes de parfois plusieurs semaines. Dépassé, le calife al-Raḍī avait alors à terme pris des décisions drastiques : l’imam al-Barbahārī fut interdit d’enseigner et de tenir des réunions quand prier derrière un imam hanbalite était passible d’arrestation. En 323H (935), ledit calife faisait même bannir le hanbalisme en l’excluant de l’islam. Sous le califat suivant d’al Qahir, al-Barbahārī avait même eu à se cacher, faute de n’avoir – selon les chroniques – maudit Muʿāwiya tel qu’on le lui avait demandé. Il fut de nouveau inquiété en 327H (939), après que ses disciples s’étaient attaqués aux gens se rendant à la fête du mahyia, ces cérémonies organisées en des mosquées de nuit que l’imam jugeait déviantes. En cavale, il continua à donner cours à des disciples dévoués et décidés à se faire entendre. On se rappelle ainsi de la mémorable bagarre qui avait alors placé les fidèles d’al-Barbahārī face à ceux de deux autres célèbres imams, at-Ṭabarī et Ibn Khuzayma, au sujet de l’exégèse d’un passage du Coran. En 328H (940), quand un émir – Badjkam – mourait assassiné pour avoir été jugé trop pernicieux à l’égard des chiites, les disciples d’al-Barbahārī étaient encore vus manifester leur joie dans les rues de Bagdad, avant de réduire en cendre une mosquée chiite et de dévaster le quartier économique de la ville, où les banquiers et riches de la cour siégeaient. C’est après ces événements qu’al-Barbahārī quittait ce monde, tandis qu’il avait trouvé refuge chez sa soeur afin d’éviter la vague d’arrestations qui avait suivi, au mois de rajab 329H (avril 941).  Acteur majeur de la vie politique et religieuse de la Bagdad du 4e siècle hégirien, il servit autant de modèle que d’épouvantail aux générations suivantes. Polémiste et mue par une intransigeance dogmatique qui fut comme on l’a vu, derrière de violents pogroms, son oeuvre avait en tout cas largement inspiré certains des plus grands imams hanbalites du siècle suivant.

 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • Henri Laoust, “al-Barbahārī”, Encyclopédie de l’Islam, Second Edition, Brill.
  • Michael Cook, Forbidding Wrong in Islam: An Introduction, p. 103. Volume 3 of Themes in Islamic History. Cambridge: Cambridge University Press, 2003.
  • Ira M. Lapidus, Islamic Societies to the Nineteenth Century: A Global History, p. 192. Cambridge: Cambridge University Press, 2012.