Abu Zayd al Sirafi, un Arabe en Chine

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D’Ibn Fadlan en visite chez les Vikings à Ibn Battuta traversant d’ouest en est le Dar al Islam, pérégrins et voyageurs sont des figures majeures de l’historiographie musulmane. Au plus fort de l’ère abbasside, un certain Abu Zayd al Sirafi va lui rendre compte d’un pays provoquant l’émerveillement des Musulmans d’alors : la Chine. 

Quittant l’Irak par la mer en 303 de l’hégire (915) pour jeter l’ancre en Asie de l’Est, il va alors sillonner l’Inde, le Sri Lanka comme Java et la Chine pour en revenir avec toute une série d’anecdotes à son retour réunies dans un ouvrage, dont il réalisera la seconde partie, qui fera date : Akhbar al Syn wa al Hind, ou Les récits de Chine et d’Inde. 

Terre connue des Arabes depuis la bataille de Talas en 133 H (751), la Chine est là depuis 150 ans régulièrement approchée pour y commercer. Certains musulmans s’y sont même établis, des mosquées pouvaient même y être trouvées dans les principaux centres commerciaux locaux. Cependant, aucune étude « ethnographique » n’y avait encore été réalisée. Le Chinois n’était alors connu des Musulmans que dans le seul cas où il était côtoyé. 

Le projet mené par Al Sirafi bénéficie comme dans la plupart des voyages d’époque d’un certain appui étatique. En effet, les explorations étaient à ce moment souvent l’occasion pour les uns de tisser des liens diplomatiques avec d’autres. Aussi, la Chine, à ce moment au plus haut de son histoire avec la dynastie Tang, représentait un marché conséquent. Y prêcher l’islam ? Si certains pouvaient y partir dans cet esprit, califes et savants ne semblaient pas y accorder plus de crédit que ça. Y mener le Jihad ? Depuis Talas, nul ne s’y était tenté. 

Le récit d’Al Sirafi est alors à l’instar des travaux d’autres voyageurs arabes d’avant l’an 1000 de l’ère chrétienne d’une richesse inestimable. Allant de villes en ports, il va durant son voyage relater le moindre détail ayant attiré son attention, posant son œil tant sur les gens que les arts et animaux rencontrés.

 Faisant l’éloge de la façon qu’ont les Chinois de gérer leur État, il ne manque pas de souligner le degré de civilisation de ce qui restera jusqu’à aujourd’hui l’une des nations les plus puissantes de l’histoire. L’administration chinoise est alors des plus poussées, au point où tout est consigné par des agents surveillants ce qui rentre, sort et traverse le territoire chinois. Al Sirafi rend compte qu’aucun fonctionnaire n’est d’ailleurs promu avant l’âge de quarante ans, « c’est alors, disent les Chinois, que l’homme a acquis une expérience suffisante.« 

Le malade, pris en charge, reçoit de « l’argent pour ses médicaments du Trésor public ». Une sécurité sociale avant l’heure. Les personnes âgées bénéficient elles aussi d’une pension, quand les enfants démunis sont pris en charge par l’Etat. De l’impôt ne sont redevables encore que les hommes de plus de 18 ans. Aussi, « les Chinois, qu’ils soient pauvres ou riches, jeunes ou âgés, apprennent tous à former des lettres et à écrire ». Al Sirafi dira même des Chinois qu’ils « sont au nombre des créatures d’Allah qui ont le plus d’adresse dans la main, en ce qui concerne le dessin, l’art de la fabrication, et pour toute espèce d’ouvrages ; ils ne sont, à cet égard, surpassés par aucune nation.« 

En Chine, notre voyageur y découvre encore le thé, « une plante qu’ils boivent avec de l’eau chaude » et « qui leur sert d’antidote contre de nombreux maux ». Il fait remarquer aussi un élément nous transposant directement dans notre actualité : la Chine et le Tibet sont « dans un état d’hostilités continuelles ». Avec les Arabes et musulmans, le contact semble être cordial, bien que quelques décennies plus tôt, de violentes émeutes avaient causées la mort de nombreux musulmans. Par ailleurs, selon notre voyageur, « c’est une chose admise parmi eux (…) que le roi des Arabes est le plus grand des rois, celui qui possède le plus de richesses et dont la cour a le plus d’éclat, et, de plus, qu’il est le chef de la religion sublime au-dessus de laquelle il n’existe rien. Le roi de la Chine se place lui-même après le roi des Arabes.« . Cependant, où que son œil se posera, il dit n’avoir jamais rencontré de Chinois s’étant fait Musulman.  
 
L’œil est bien entendu celui d’un lettré, mais surtout celui d’un homme de l’islam ; il rend ainsi souvent compte, sans en commenter le mal ou le bien-fondé, de toute l’altérité qui fond des Chinois et des Arabes des peuples distincts. L’hygiène souvent au cœur des réflexions des Arabes parti à l’étranger, il observe que « les Chinois ne se piquent pas de propreté. En cas d’impureté, ils ne se lavent pas avec de l’eau » et ne s’essaient qu’avec du « papier propre à leur pays ». La condition féminine des Chinoises est aussi passé au crible, observant aussi ce qui s’apparenterait à une forme de prostitution librement pratiquée. « Cette espèce de femmes » dira-t-il, « sortent le soir, sans se couvrir d’un voile », portant « des étoffes de couleur », « s’approchant des étrangers nouvellement arrivés dans le pays, notamment des gens corrompus et dépravés, et aussi des habitants du pays », pour ensuite passer « la nuit chez eux », avant d’en retourner le lendemain. « Louons Allah de ce qu’il nous a préservés d’une pareille infamie. » ajoutera-t-il en commentaire. Dans une même continuité, il comprend que « les Chinois commettent le péché du peuple de Loth avec des garçons qui font métier de cela ». 

Religieusement, « les Chinois sont idolâtres ; ils adressent des vœux à leurs idoles et se prosternent devant elles ». « Ils mangent les corps morts, et autres objets du même genre, comme font les mages ». En Etat idolâtre, mais de droit, la justice y est rendue « chaque fois qu’il le faut » jugeant tant les faibles que les forts. Une justice aux peines légales très particulières, poussant à la mort le voleur comme le meurtrier et le fornicateur : « On lie (…) les deux mains du condamné, et on les élève au-dessus de sa tête, de manière qu’elles s’attachent à son cou. Ensuite, on tire son pied droit et on l’introduit dans sa main droite; on introduit également son pied gauche dans sa main gauche; l’un et l’autre pied se trouvent ainsi derrière son dos, le corps entier se ramasse et prend la forme d’une boule. (…) Bientôt, le cou se sépare des épaules; les sutures du dos se déchirent, les cuisses se disloquent (…) la respiration devient difficile (…). Quand on l’a mis dans l’état qu’on voulait, on le frappe, avec un bâton destiné à cet usage, sur les parties du corps dont la lésion est mortelle (…). Il ne reste plus alors au condamné que le souffle, et on le remet à ceux qui doivent le manger.« 

Cette relation de voyage sera la première parmi celles écrites par des Arabes à être traduite et éditée en France. Introduit dans la bibliothèque royale en 1084 H (1673), elle n’a en fait pu être correctement identifiée que près de 200 ans plus tard, grâce aux travaux de J. Reinaud qui en fit une traduction retenue de tous. Récit de voyage parmi d’autres, tourné parfois vers le merveilleux, ce Akhbar al Syn wa al Hind va ainsi être en France l’une de ces pièces maîtresses à l’origine de l’orientalisme propulsé plus tard par Antoine Galland et ses Mille et une nuit.

Renaud K.  

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