Abu Zayd al Balkhi, un psychologue avant l’heure

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Abou Zayd Ahmed ibn Sahl Balkhi fut l’un des savants polymathes les plus importants de l’âge d’or de la civilisation islamique. Persan et officiant à Bagdad, il fut à la fois géographe, philosophe, mathématicien, mais aussi et surtout médecin et psychologue avant l’heure.

Né en 235 de l’hégire (850) dans la province de Balkh, dans le Khorassan (Afghanistan), il acquit ses premiers savoirs en compagnie du père des philosophes en Islam, le très célèbre al Kindi (m.255H/869). Etudiant huit ans durant dans la capitale abbasside, Bagdad, il aurait encore eu le temps d’apprendre le Coran comme le kalam. Reparti dans sa région d’origine une fois ses études terminées, il lui fut proposé le poste de vizir par l’émir Ahmad ibn Sahl en 306H (918), un gouverneur perse au service de la dynastie des Samanides offre qu’il déclina, optant plutôt pour le poste de secrétaire, métier noble et choyé par les lettrés arabo-persans d’époque. S’achetant ainsi un domaine dans son Samostan natal, il aurait encore refusé les invitations du pouvoir samanide à travailler pour eux à Bukhara avant de rendre l’âme en 322H (934).

Féru de géographie, il réalisera au summum de sa carrière un travail en la matière qui fera date : Suwar al-aqalim, soit le Livre de la disposition des pays. Composé de cartes géographiques, al Balkhi s’était attelé en cet ouvrage publié en 309H (920) à mettre en images le monde islamique et y poser ses commentaires sociologiques. Reconnu dans le domaine, al Balkhi s’était d’ailleurs attiré de nombreux élèves en ce sens et créa sa propre école dans la capitale abbasside qu’était Bagdad : l’école Balkhi. Revêtant tantôt le manteau de théologien, on lui doit des vues propres aux Mu’tazilites, éliminés des cercles du pouvoir, mais encore influents, bien qu’il se défendait d’en être officiellement.

Touchant encore à la poésie, la littérature, la grammaire arabe, l’astrologie, l’astronomie, l’éthique et la sociologie (on lui doit une quarantaine d’ouvrages), c’est cependant surtout dans le domaine de la médecine, plus particulièrement en psychologie, qu’il se fera un nom au-delà des frontières du monde musulman. En somme, il fut le premier à faire la distinction entre les maux du corps et ceux de l’âme. Son Masalih al Abdan wa al Anfus (Nourriture pour le corps et l’âme), il utilise les terminologies de al Tibb al Ruhani et de Tibb al Qalb, la première pour décrire la médecine psychologique, la seconde pour la médecine mentale. Critique à l’égard de ses confrères pour avoir mis trop l’emphase sur les maladies physiques et négligé l’aspect psychologique dans l’exercice de la médecine. Il affirmait ainsi qu’un corps malade affectait inévitablement le “nafs”. Les capacités cognitives s’en voyaient directement impactées. Al Balkhi s’appuyait par ailleurs longuement sur des textes (versets coraniques et hadiths) issus du corpus islamique.

Premier à avoir fait la distinction entre névrose et psychose et à classifier les troubles névrotiques et cognitifs, il traita de la peur, de l’anxiété, comme de la colère, la tristesse et l’obsession. Al Balkhi a également introduit le concept d’inhibition réciproque (al ilaj bi al did), réintroduit dans le domaine seulement mille ans plus tard par Joseph Wolpe. Il décrivit largement la dépression, ses causes et symptômes. Il scinda déjà le concept en deux, observant que la dépression pouvait être causée pour des raisons connues et pouvait être traitée psychologiquement, par des méthodes telles que la persuasion ou le conseil; ou causée par des raisons inconnues et pouvant être traitée par la médecine physique. S’étant encore attardé sur les troubles mentaux et maladies qui en découlait, il fut encore le premier à avoir perçu le phénomène phobique comme distinct des autres troubles.

Pionnier en psychothérapie, psychophysiologie et en médecine psychosomatique, Abu Zayd al Balkhi fut une sorte de coach en développement personnel avant l’heure, insistant qu’il était sur la nécessité d’agir positivement sur son esprit pour aider le corps à aller mieux.

Renaud K. 


Pour en savoir plus :

Abu Zayd al-Balkhi’s Sustenance of the Soul: The Cognitive Behavior Therapy of A Ninth Century Physician Paperback, Malik Badri, 2013