Abderrahman III, Calife de Cordoue

Né en 278 de l’hégire (891) à Cordoue, Abderrahman III sera l’un des plus grands dirigeants de l’histoire de l’Islam. D’abord émir d’Andalousie, il se fera calife de Cordoue, amenant l’Espagne musulmane au plus haut de son prestige durant le presque demi-siècle de son règne.

Petit-fils du 7ème émir omeyyade d’Al Andalus Abdallah Ibn Muhammad, Abderrahman accède au trône faute d’un père mort avant son grand-père. Il n’a alors que 21 ans lorsqu’il est fait émir. En dépit de son jeune âge, l’homme prend pourtant dès son intronisation des mesures très radicales. Cherchant à réunir toute l’Espagne musulmane sous sa coupe, divisée par des décennies de conflits internes, il prévient les gouverneurs locaux qu’il en sera fini de leur indépendance. Si la plupart des Cités se rendent, certaines font cependant acte de résistance ; elles en paieront le prix. Telle la forteresse de Tolox, qui, dressant contre Abderrahman un siège de plusieurs mois, verra nombre de ses hommes exécutés une fois défaite. Quand Séville peine à se rendre, l’émir fait encore jusqu’à construire une cité à ses côtés le temps du siège. De victoires en victoires, en 316 H (928) a lieu la prise du bastion de Bobastro. La chute du fief des descendants d’Ibn Hafsun, ce Wisigoth islamisé qui s’était jadis rebellé contre le pouvoir, marque ainsi la fin de la pacification du territoire andalou. Elle aura duré une décennie.

Si Abderrahman avait alors réussi à consolider l’émirat, celui-ci n’en est pas moins menacé plus que jamais à ses frontières. De l’autre côté du Détroit de Gibraltar, le Maghreb est là dominé par les Fatimides, ces Chiites qui ne vont pas tarder à proclamer leur propre califat. Expansionnistes, ils ont l’Andalousie dans leur ligne de mire. Au nord, les Chrétiens entamant la Reconquista ravagent quant à eux les Cités musulmanes qui se présentent à eux. En parallèle à la pacification interne de son Etat, Abderrahman doit ainsi accomplir le Jihad qui lui permettra de contrer les razzias chrétiennes. Moins lourdement armés, les Chrétiens ne font alors, pour le moment, que peu le poids : il défait pêle-mêle les rois Ordono du royaume de Léon puis Sancho du royaume de Navarre, ces deux principaux rivaux. Remettant régulièrement le couvert, ces derniers sont cependant trop occupés à se déchirer entre eux pour offrir un contre-offensive efficace. Son armée effraie d’ailleurs tant les cités approchées qu’elles ouvrent le plus souvent leurs portes avant que la bataille ne s’engage. La véritable Reconquista devra attendre..

Pour mieux affaiblir les Fatimides, il joue aussi le jeu des alliances avec les Berbères sunnites du Maghreb. C’est ainsi grâce à l’aide du calife omeyyade que Mohamed ibn Khazer finira par expulser les Fatimides des villes côtières de l’actuel Maroc et de l’Algérie. Abderrahman profite aussi de l’occasion pour prendre Ceuta, carrefour commercial et route de l’or et des esclaves de l’Afrique du Nord. Alors qu’il n’a que la trentaine entamée, Abderrahman III est ainsi désormais un chef d’Etat reconnu et craint de toutes les nations voisines. Affranchie de la tutelle de Bagdad où les Abbassides avaient leur califat, Abderrahman va réaliser ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait osé faire : il fait de l’émirat omeyyade un califat en 317 H (929). Dès lors, et appuyé par nombre de doctes locaux voyant dans les seuls Omeyyades les tenants légitimes du califat, il prend les titres d’Amir al Mu’minin ou encore d’Al Nasir li Din Allah, le partisan de la religion d’Allah. Pour marquer son emprunte dans le temps, il fait aussi en 324 H (936) construire un ensemble palatial : la Madinat al-Zahra. Aussi, il remanie l’administration étatique, s’entourant des plus grands experts et développe un cérémonial de cour des plus complexe, dans laquelle sont reçus des ambassades de toute l’Europe. La grande mosquée de Cordoue, construite 150 ans plus tôt, est aussi augmentée.

Le règne d’Abderrahman coïncide aussi avec un recul certain de l’influence arabe en Andalousie. Achetant par milliers des Européens razziés parmi les Chrétiens voisins plus au nord ou chez les Slaves, il fait de ces saqaliba (Slaves) des membres permanents de son administration comme de son armée. Abderrahman lui-même est en fait un métis : il est le fils de Muzayna, une concubine chrétienne de son père qui lui eut aussi pour mère une chrétienne, l’infante royale Onneca Fortunez, fille du roi de Navarre Fortun Garces. Le calife de Cordoue est donc davantage un Hispano-basque qu’un Berbère ou un Arabe. Ses cheveux blonds et ses yeux bleus trahissent d’ailleurs son origine. Aussi, si la situation pouvait parfois être très tendue avec les Chrétiens sous domination omeyyade, il traite avec eux de la même manière qu’il traite avec les musulmans, renforçant d’autant plus la cohésion et les échanges internes à ce moment de l’histoire de l’Andalousie.

Au plus haut de son règne, les registres d’époque indique que le Califat de Cordoue pouvait se targuer d’avoir un trésor national comptant plus de 20 millions de pièces d’or. Si la traite humaine, qu’elle soit d’Afrique ou d’Europe, y avait contribué, l’agriculture et le commerce y était aussi pour beaucoup. Les arts et les sciences y avaient aussi atteint des sommets, quand le voyageur pouvait à ce moment s’émerveiller des quelques 600 mosquées et des près de 1000 bains publics qui jalonnaient les rues de la capitale califale. Envié dans toute l’Europe, le califat d’Abderrahman III était aussi craint en mer tant il avait sous son joug les principales routes méditerranéennes. Les récentes attaques des Vikings avaient en effet poussées les souverains à sur-développer la marine musulmane.

Mais un tournant s’opère en 327 H (939). En plein Jihad dans le nord de l’Espagne, Abderrahman rencontre là une puissante coalition chrétienne lors de la bataille de Simancas. Brisant les rangs musulmans, la rencontre se solde par un échec cuisant pour les troupes omeyyades. Des dizaines de milliers de mujahidin meurent en martyrs, poussant peu après le calife de Cordoue a signer des traités de paix avec les royaumes chrétiens voisin. En l’attente, Abderrahman va chercher à davantage se concentre sur les Fatimides, qui peu à peu sont contraints de se déplacer vers l’Est, jusqu’en Egypte. Ce, jusqu’à ce qu’en 346 H (957), le successeur du roi Ordono II de Leon, Sanche 1er, renie le pacte liant Chrétiens et Musulmans en Espagne en relançant la guerre. Mais victime d’un coup d’Etat, le dit roi chrétien est, contre toute attente, contraint et sous les conseils de Toda de Navarre (la propre tante du calife) de demander à s’allier avec Abderrahman pour pouvoir reprendre son trône. Ce dernier accepte, non sans réclamer quelques cessions de Cités et forteresses. C’est alors une aubaine partagée pour Sancho comme pour Abderrahman ; le premier gagne des terres en royaumes chrétiens ennemis, le second stabilise ses frontières et récupère quelques points stratégiques.

Vieillissant, Abderrahman va peu à peu laisser à son fils, Al Hakam II, le pouvoir de prendre le gros des décisions. Atteint de maladie, le calife de Cordoue meurt finalement le 3 ramadhan 350 (16 octobre 961) après 49 années de règne… Gouverneur ayant amené l’Espagne musulmane à son apogée, il aura été l’un des chefs d’Etat les plus puissants du monde à ce moment. Stabilisant un pays divisé, le fortifiant face à ses ennemis de l’extérieur, Abderrahman III aura alors légué à son fils un patrimoine riche et puissant, que ce dernier réussira à faire perdurer des années durant lors d’un règne presque aussi faste que celui de son père.

Renaud K.

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