Aḥmad ibn Ḥanbal, défenseur de la Sunna

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Né en Irak en 164 de l’hégire (780), Aḥmad ibn Ḥanbal est un Arabe issu de la tribu des Banu Shayban, qui, plus tôt, avait joué un rôle actif dans la conquête de l’Irak et du Khorassan. Son père fut d’ailleurs un soldat au service des Omeyyades. Étudiant à Bagdad la lexicographie et la jurisprudence, Aḥmad rencontra durant sa jeunesse certains des plus grands savants de son temps, tel Abd al Razzāq, le juge hanafite Abū Yūsuf, Sufyān ibn ʿUyayna, Abd ar-Rahman ibn Mahdī, mais aussi l’autre fondateur de l’école de fiqh portant son nom, Ash-Shāfi’ī. Mais il fréquente aussi et surtout les savants du hadith du Hijaz, en Arabie, science en laquelle il se spécialise alors qu’il n’a que quinze ans. Devenu très vite un mujtahid indépendant, il avait ainsi offert aux foules nombre de fatwas. S’il n’explicita jamais clairement sa méthodologie, ce qui se dégage de ses oeuvres laisse entrevoir qu’à l’usage des divers outils plébiscités par ses confrères Mālik, Abū Ḥanīfa et Ash-Shāfi’ī dans leur recherche de l’avis juste, Aḥmad préféra opter pour une doctrine plus rudimentaire. Si le Coran, les hadiths et le consensus des compagnons restaient les sources premières, Aḥmad prenait aussi en compte l’opinion individuelle d’un compagnon et le hadith ayant une carence dans la transmission. Il n’usait que peu du qiyās (raisonnement analogique), et évitant encore le ray (l’opinion personnelle), Aḥmad s’imposait un suivi fidèle au legs transmis par les anciens (Salafs) dans la croyance. C’est ainsi sur la base de cette méthode que naquit après sa mort l’école portant son nom et à travers laquelle de nombreux savants passeront afin d’émettre leurs propres avis. Juriste et savant du hadith, Aḥmad s’était aussi illustré en théologien. Hérésiologue en une époque de toutes les sectes, Aḥmad s’était lancé dans la rédaction de plusieurs traités restés fameux, tels son al-Radd ‘alā al-Zanādiqah wa’l- Jahmiyyah, dans lequel il exposait et réfutait les positions du courant jahmite; ou encore son Kitāb as Sunna, sa profession de foi, largement commentée ensuite. Ses positions politico-religieuses seront encore étalées dans Kitāb al Amr, quand d’autres de ses idées seront posées par écrits par ses continuateurs. En adepte de la tradition, Aḥmad avait tout au long de sa carrière affiché une grande attache à la lettre du Coran, et en ce sens mit un point d’honneur à réaffirmer sans aucune exégèse les attributs divins et les passages “ambiguës” du Coran. En une période où la pensée grecque pénétrait toutes les cours et mosquées, il se renonçait ainsi fermement aux subtilités et spéculations avancées par ses collègues. De ses recherches dans le hadith était né son propre recueil, le Musnad, contenant pas moins de 40 000 hadiths classés selon ses rapporteurs, l’ensemble remontant à près de 800 compagnons. D’un quiétisme marqué, l’imam Aḥmad s’était pourtant très vite attiré les foudres du calife en personne. Incarné entre 813 et 833 de l’ère chrétienne par al-Maʾmūn, le califat abbasside était à ce moment acquis à la cause des mu’tazilites, sectaires rationalistes ayant poussé le calife à faire de leur doctrine celle de tous. Insistant particulièrement sur la nature du Coran qu’ils voyaient comme une créature (le Coran créé), les mu’tazilites avaient amené al-Maʾmūn à instaurer une véritable inquisition en la matière : la Mihna. Si la plupart des réfractaires avaient fini, sous le poids des menaces, par accepter la voie des mu’tazilites, l’imam Aḥmad ne fléchit jamais. Placé en prison en 219H, sous le calife suivant al-Muʿtaṣim, Aḥmad fut parfois torturé à en perdre conscience, avant d’être libéré deux ans plus tard et placé en résidence surveillée. Les multiples manifestations populaires que son traitement avait suscité dans la capitale avaient contraint le calife à faire marche arrière. Pendant tout le règne d’al-Muʿtaṣim, puis d’al-Wāthiq, Aḥmad mena une vie retirée, s’abstenant le plus souvent de donner ses cours faute à l’inquisition qui n’avait pas cessé. Ce n’est qu’avec le règne du dixième calife abbasside, al-Mutawakkil, que le savant regagna, en 232H (847), sa liberté de prêcher et d’enseigner. L’inquisition se retournant contre les mu’tazilites, l’imam Aḥmad était alors très apprécié de ce calife, celui-ci n’hésitant pas à prendre souvent conseil de lui. Aḥmad n’entra cependant jamais dans sa cour, se contentant du poste de professeur de hadith qui lui fut offert à Samarra. Là-bas, Aḥmad eut notamment pour élève le prince al Muʿtazz, l’un des hommes d’État d’époque qui s’était montré le plus engagé dans la défense du sunnisme, ainsi que les très célèbres savants du hadith que devinrent Muslim et al al-Bukhārī. C’est peu après que l’imam Aḥmad mourut, de maladie, à Bagdad, au mois de rabīʿ al-ʾawwal 241 H (juillet 855) à l’âge de 75 ans, laissant à ses deux fils, Sālih et Abd-Allāh, le soin de continuer son oeuvre. Son décès avait suscité un émoi considérable. L’énorme attrait que la figure d’Aḥmad exerçait sur les foules de son vivant ne fit qu’augmenter après sa mort, ce qui fit très tôt du hanbalisme, non pas qu’une école plébiscitée par les élites savantes, mais aussi et surtout un mouvement ayant bientôt eu de très nombreux partisans issus des classes populaires.

 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • George Makdisi, « Ḥanbalite Islam, » in Merlin L. Swartz (ed.), Studies on Islam (Oxford 1981), 216–64
  • Henri Laoust, « Aḥmad b. Ḥanbal, », Encyclopédie de l’Islam, Brill
  • Christopher Melchert, Ahmad ibn Hanbal, Oxford, 2006.