Ibn Battuta aux Indes

(…) Arrivant au bord du fleuve Sind, frontière naturelle de l’Inde, autour de 734/735 de l’hégire (1334/1335), Ibn Battuta n’en repartira que huit ans plus tard. Il s’agit là de la partie centrale de son voyage et de son œuvre : la description de l’Inde prend même près du tiers de ce qui est le troisième volume en français de sa Rihla. Ce pays, sultanat musulman vieux de plusieurs générations, est depuis les premiers siècles de l’hégire la source de bien des études et livres dans le monde savant musulman. On parle même d’indologie (en comparaison à l’égyptologie européenne) pour décrire tout l’intérêt qu’avaient les lettrés arabo-musulmans pour ce monde.

 

Il faut rappeler qu’à l’époque d’Ibn Battuta, le sultanat de Delhi est alors avec l’Égypte des Mamelouks l’État islamique le plus puissant du monde. Une puissance que le voyageur peut mesurer en observant le nombre d’idolâtres que les autorités musulmanes ont sous leur pouvoir. Les heurts entre ces derniers et les musulmans sont cependant fréquents, et il le découvre très tôt, lorsqu’à peine entré en Inde, il manque à se faire tuer lui et sa troupe par des dizaines de païens en arme. Ibn Battuta n’en sortira sauf, que grâce à l’assistance turque présente à ses côtés. Car bien que sortis du monde de ces derniers, ce sont bien les Turcs qui dominent là encore le territoire : ils sont dans l’administration et les plus hautes fonctions de l’État. Mais si les hommes sont Turcs, ou Turco-indiens, la langue d’État est bien le persan, ceci obligeant pour le coup notre voyageur à en développer sa connaissance. La violence est alors en Inde une constante. Il en ressort plusieurs fois effrayé de ce qu’il voit, notamment lorsqu’il s’aperçoit que les sultans locaux n’hésitent pas à utiliser des châtiments inconnus de la Loi islamique contre les brigands. Après une bataille gagnée par l’émir du Sind et esclave du sultan siégeant à Moultan, il décrit ainsi comment les prisonniers furent fendus en deux par le milieu du corps, écorchés vif, le corps empaillé et la peau mise en croix à la vue de tous. Dans l’Émirat de Madura, s’il est admiratif des victoires de son sultan local, Ghiyas al Din Muhammad Damghani, il est tout autant choqué des sévices encourus par les vaincus : les hommes sont là empalés, les femmes égorgées et leurs enfants massacrés.

 

Le sultan de Delhi, Muhammad Tughluq, homme le plus puissant d’Inde, est aussi régulièrement aux confins de son territoire à combattre ses ennemis. Quand Ibn Battuta arrive à Delhi, il y passe ainsi plusieurs semaines avant que celui-ci ne revienne de campagne militaire. De l’homme autant que de sa ville, il fait une description complète, et les premières lignes donnent déjà le ton :  »Mohammed est de tous les hommes celui qui aime davantage à faire des cadeaux et aussi à répandre le sang. Sa porte voit toujours quelques fakirs(pauvres) qui devient riche, ou quelque être vivant qui est mis à mort ». Les cérémonies sont grandioses, et Ibn Battuta ne manque pas de remarquer comment le sultan fait étalage de sa puissance : des éléphants sont dans les rues lors de ses retours de campagne militaire, depuis lesquels on distribue des pièces d’or et d’argent aux gens. Il offre comme il se fait offrir, les présents allant de simples exemplaires du Coran à de jeunes filles prises aux rois infidèles.

 

Outre la générosité du sultan, Ibn Battuta fait au travers de nombreuses anecdotes aussi mention de tout son zèle religieux. Des hommes étaient chargés par exemple de faire le tour des marchés afin de punir ceux ne s’étant pas rendus à la prière.  »Il fait mourir en un seul jour, pour cette faute, neuf individus, dont l’un était un chanteur ». Étaient encore punis ceux qui après examen se montraient ignorants de la Loi musulmane dont il se chargeait du bon enseignement. Il avait encore fait abolir nombre de taxes contraires à la shari’a, et organisé de régulières distributions alimentaires en temps de disettes. Deux fois par semaine, il donnait encore séance où chaque citoyen pouvait venir porter sa ou ses plaintes aux autorités. Notre voyageur raconte aussi qu’il vit un jour 350 soldats ayant déserté le Jihad exécutés en un même jour. Constamment entouré de savants et hommes d’État divers, le sultan est régulièrement en proie aux révoltes populaires et aux remontrances de doctes et confréries soufies locales. Ses mesures fiscales et campagnes de guerre avaient en effet lourdement impacté l’économie du pays. Ibn Battuta, en dépit de l’admiration qu’il voue au sultan, rapporte ainsi comment il pouvait aussi se montrer sévère à l’égard de ceux refusant ne serait-ce que de s’engager politiquement à ses côtés. Il fait sur de nombreuses lignes état de ces différents savants et dévots humiliés, torturés, l’un contraint de se nourrir d’excréments noyés dans l’eau ; ou ces deux autres brûlés au fer rouge jusqu’à leur chair pour avoir été suspectés de chercher à convoiter quelques bienfaits mondains. Aussi rend-il compte de certaines habitudes locales propres aux polythéistes. Un jour un, il assiste même à un spectacle glaçant : une femme ayant perdu son mari fut tout simplement brûlée vive en public selon la coutume.  »Lorsque je vis ce spectacle, je fus sur le point de tomber de cheval » dira-t-il. Ailleurs, il voit encore des hommes n’hésitant pas à se noyer volontairement dans les eaux en guise de rituel.

 

En sa qualité de musulman maitrisant l’arabe là où le persan est de mise dans les mi- lieux savants, Ibn Battuta y est observé en véritable homme de science. C’est en ce sens qu’il est nommé juge (qadi) islamique à Delhi par le sultan lui-même. Par humilité et craignant de ne pouvoir correctement opérer, ne parlant pas la langue des sujets et étant malikite de formation (les Indiens sont hanafites), il est rassuré par le sultan qui lui offre alors les assistants nécessaires. On aperçoit à ce moment un Ibn Battuta en juriste des plus prompts à appliquer les peines légales propres à la loi musulmane : il fera par exemple fouetter un voleur et buveur de vin avant de le mettre en prison. Mais toujours désireux d’aventures et peu à l’aise dans ce nouveau costume, il n’occupera les fonctions de juge que peu de temps. Influencé par le cadre dans lequel il évolue désormais, il va même s’essayer sur place à une sorte de retraite spirituelle en se rapprochant d’un dévot local. Il restera ainsi des mois durant, errant tel un faqiren quête de sens avant d’être finalement rappelé et envoyé par le sultan de Delhi à ses premières fonctions : il est envoyé comme ambassadeur en Chine.

 

Nous sommes alors en 741 H (1341), Ibn Battuta a déjà passé plus de six années en Inde. Le roi de Chine avait en fait demandé la permission au sultan de Delhi de reconstruire un temple bouddhiste dans les monts de l’Himalaya situés sous sa juridiction. Le sultan y consentit à moins qu’il paie la capitation en échange. Pour rendre réponse, c’est toute une ambassade alourdie de présents qui est alors envoyée, Ibn Battuta y prenant malgré lui part. Mais le projet est vite ajourné : à peine la route entamée, l’ambassade est déjà attaquée par des brigands et mise en déroute : Ibn Battuta est même capturé, avant d’être libéré et abandonné à lui dans une contrée où règnent des idolâtres. Mourant presque de soif, il est alors aidé par un  »saint homme », musulman, lui offrant ce qu’il lui faut pour repartir sur ses pas. De peur de retrouver un sultan en colère après l’échec de l’ambassade, Ibn Battuta va alors voguer de villes en villes de Goa à Calicut en passant par Cambay, dans l’espoir de re- joindre à terme et par les eaux la Chine. Passé le mois de Ramadan de l’année 742 H (1342), il arrive à quitter le continent par la mer en montant sur l’un des nombreux bateaux allant vers l’est. A son grand désarroi, il se retrouve alors être le seul musulman sur un bateau remplis de polythéistes revenant ivres chaque soirée passée sur la terre ferme.  »Aussi le mécontentement de mon esprit était extrême ». Il fait escale à Cranganore (Cundjy Cary dans le texte), où il trouve des juifs qu’on dit descendre de ceux ayant fui la destruction de Jérusalem en 68 de l’ère chrétienne ; il aborde aussi Quilon (Caoulem dans le texte) jadis visitée par Marco Polo en laquelle se trouvent encore des Rafidhites. Ibn Battuta aperçoit là que les musulmans sont étrangement vénérés par des hindous ne leur portant pas les armes. Il reste ensuite quelque temps à Honavar (Hinaour) où il se fait de nouveaux amis, avant d’être même invité à participer au Jihadque mène le sul- tan Jamal eddin al Hinaoury contre ses voisins.

 

Revenu vivant de cette bataille remportée par les musulmans, il repart çà et là pour ensuite revenir à Calicut. Mais au grand dam de notre voyageur, ses compagnons rencontrés plus tôt ne sont plus là, ses biens non plus et ses esclaves, morts ou disparus (il achète tout au long de son périple des es- claves qu’il affranchit le plus souvent). Repoussant à plus tard son voyage vers la Chine, il reprend finalement la mer pour les îles Maldives, alors islamisées depuis quelques générations. Chaleureusement reçu, observé là aussi comme un sage et savant, il y retrouve rapidement, à la demande des locaux, les fonctions de juge qu’il avait laissées plus tôt en Inde. Cherchant à appliquer la shari’alà où elle faisait défaut, il s’étonne cependant des réactions de ceux qu’ils retrouvent :  »J’ordonnais un jour (…) de couper la main d’un voleur ; plusieurs des indigènes qui se trouvaient dans la salle s’évanouirent ». Il peine aussi à obtenir des femmes locales qu’elles s’habillent, celles-ci ne couvrant ni leurs cheveux ni leur poitrine, ou alors ne faisant l’effort de le faire que pour venir le rencontrer.Se mariant d’ailleurs à plusieurs d’entre elles, dont une appartenant à la famille royale, il s’étonne encore de ne pouvoir manger en leur compagnie, la coutume étant qu’hommes et femmes, même mariés, ne mangent jamais ensemble. C’est aussi une femme qui dirige un temps l’île où il se trouve : Khadidja bint Djelal ad din Omar, celle-ci administrant admirablement bien son territoire à en juger les descriptions faites par notre voyageur, vantant toute la propreté et la piété de ses habitants. Mais peinant à faire respecter la Loi, il finit là aussi par se décharger de ses prérogatives, préférant continuer son chemin. Aussi, ses hôtes avaient fini par le suspecter de chercher à un peu trop s’impliquer dans la vie politique de la petite localité. Aurait-il tenté de s’y faire calife à la place du calife ? (…)

 


La suite de cet article est à lire dans le 1er numéro de Sarrazins, bientôt réédité et en pré-commande ici :

Sarrazins N°1